lundi, 30 juillet 2007

Ernst Ingmar Bergman

 
 
 
 
 
 
 
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Sur l'île de  Fårö
 
 
Encre 

 
 
 
 
 

 

 

14 juillet 1918 - 30 juillet 2007

 

 

mercredi, 06 septembre 2006

Rémi Lélian


 
 
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 Les Passions du Christ

 

 

 

 

 " Life is fleeting, Art is long "

Charles Baudelaire 

 

 

                                            

 Une civilisation sans art est une civilisation morte. Une civilisation qui ne saurait plus prendre le risque de la représentation, et inspirer à sa source son souffle diachronique ; la transcendance, aurait moins de valeur qu’une meute de loups ou qu’un troupeau de vaches respectivement soumis aux rudoiements de la faim et aux ordres du berger. La vie déférente des bêtes, libres de paître l’éternité durant les mêmes hectares pour périr au fil des jours entre les crocs du prédateur local vaut peut-être pour l’être humain, elle n’est sûrement pas valable pour l’Homme que Dieu a crée pareil à son image. Ainsi des grottes préhistoriques aux films hollywoodiens en passant par la Tragédie grecque, l’être humain est plus Homme lorsque poète qu’en tant qu’homo faber ; voici la règle, telle est la loi… Mais l’avis ne semble pas partagé, et au sein même de ceux qui s’élèvent contre la modernité païenne on découvre des idolâtres ; théologiens creux qui feraient bien de relire Nietzsche plutôt que d’ânonner religieusement un dogme qu’ils ont abaissé, pour le dire comme Carl Schmitt, à la plus basse discipline et de salir à forte dose de moraline  Nietzsche justement  la plus haute spiritualité. Pour ces messieurs ; lefebvristes fanatiques, apprentis pyromanes, ou encore « chrétiens » de gauche tout entier voués à cet amour athée qui fabrique plus certainement la haine que toutes les querelles dogmatiques possible, Dieu ne relève plus que du symbole : une statue de marbre qu’il convient d’honorer par tradition et seulement par habitude. Comme si le Christ s’était effondré sous le bois dense de la croix pour nous soulager de notre devoir d’Homme, comme s’il avait été élevé sous les quolibets, le pourpre royal de son sang mêlé aux crachats de la plèbe, crucifié, mis à mort puis ressuscité dans le seul but de nous rassurer, afin de faire de l’homme un agneau docile vaquant paisiblement auprès du pâtre divin. Non, le Christ n’est pas venu et ne s’est pas sacrifié pour nous dresser mais pour nous libérer… « Ce n’est pas la paix que j’apporte, c’est le glaive ! »


C’est le lot de notre époque, sa tragédie substantielle, de ne reconnaître le sacré que s’il est nommé tel ou dessiné en grosses lettres grasses sur le frontispice des temples. C’est aussi mieux pour nous si ces églises ne nous interrogent pas, et qu’elles nous laissent tranquille au gré amnésique de nos promenades dominicales. Notre-Dame est un musée voilà la seule architecture céleste que nous tolérons ici-bas. Il en va de même pour l’Art ; le poème sans le Verbe, le tableau sans la Forme, l’existence sans le feu du doute, la vie moins la Vie… Aussi il est naturel, dans ces conditions, de voir à près de quinze années d’écart le film de Scorsèse et celui de Gibson, bien que diamétralement opposés l’un à l’autre dans leurs partis pris, déclancher les mêmes foudres, subir les mêmes anathèmes, quoique lancés par deux tendances inverses ; les traditionalistes en ce qui concerne celui de Scorcèse et les libéraux pour Mel Gibson. Rien d’étonnant à cela si ce n’est le degré d’abrutissement et d’affadissement de la pensée catholique, qui semble être devenue pour certains « croyants », à l’instar de notre société, une foi bourgeoise et facile que rien ne saurait venir déranger sous peine de se voir aussitôt rejeter dans les limbes de l’hérésie ou du fétichisme idolâtre… « Quoi, on ne te l’a pas dit ? Je suis la sanctification du blasphème »…
 
Certes La dernière tentation du Christ ne nous facilite pas la tâche, les trahisons à l’égard des Evangiles sont nombreuses, le blasphème affleure plus que de raison derrière l’impeccable esthétique cinématographique et un chrétien authentique ne peut regarder le film pour la première fois sans tressaillir sur son siège ou manquer de détruire son poste de télévision ; l’œuvre est insoutenable. Mais parions que ce sont moins les libertés prises avec les Textes qui contrarient nos artificiers du dimanche que la trame de fond scénaristique qui, elle, cercle d’un pur éclair platine l’ambiguïté des Evangiles. Car au final qui a regardé ce film jusqu’au bout et sait utiliser son intelligence à bon escient, lui, que peut-il y trouver à redire ? Quelle écharde le pique si fort au plus près de sa foi pour qu’il en vienne à maudire le réalisateur américain de n’avoir jamais vu le jour ? Est-ce tant la présence de femmes lors de la Cène, la mission délatrice de Judas qui agresse sa foi, ou le rêve du Christ ? Oui, certainement le rêve, ce rêve qui ne restera qu’une chimère, mais ce rêve d’homme et d’homme uniquement, quand le Dieu tout puissant laisse glisser son cœur sur l’onde fragile des amours terrestres, et aime et désire sa vie d’homme ; amant, époux et père. Voilà la pierre de touche des cris outragés, l’angle mort des insultes puritaines. Oh… ils prendront grand soin de ne voir que le rêve, de le décrire avec force de détails et autres commentaires blessés, afin de faire oublier aux malheureux innocents qui les écouteront, avec la confiance sincère de l’ignorant, qu’il ne s’agit là que d’un rêve… et d’un rêve seulement… car lorsque le songe s’achève au beau milieu de Jérusalem se consumant d’un faisceau de feu incarnat « tout est accomplit »…

Ceux-là se sont tus devant les chairs lacérées du Christ de Gibson, tout était parfait et sa Passion ne souffrait, elle, aucune querelle d’ordre théologique... « C’est ainsi que cela s’est passé »… Effectivement quoi dire quand on s’est élevé contre un Christ en proie au doute et aux névroses humaines, et qu’il nous est maintenant livré ensanglanté, les os à l’air, l’œil fermé sous les coups de poing, digne au milieu des injures ? Dieu en somme tel qu’il plait aux doloristes modernes de le voir. En revanche d’autres très bons chrétiens ne l’entendaient pas de cette oreille ; tout ce sang répandu, cette viande humaine glaireuse étalée sous l’implacable soleil de Judée, la populace ravie de tripe et de torture, c’en était décidemment trop pour les belles âmes… Pourquoi tant de débauches d’hémoglobines quant il suffit d’imaginer le Seigneur doucement fouetté par quelques palmes, et enfin crucifié en catimini, pour ne s’intéresser en son for intérieur qu’à la seule résurrection et à ses promesses de vie éternelle ? La foi ne brûle pas, ne déchire pas, elle doit se faire caresse, consolation, la foi n’est pas la foi, ou alors cette foi là je ne la veux pas ! J’abjure ! Le sang est un mensonge, la souffrance une maladie biologique qu’il faut guérir à grands renforts de pharmacopées, tous doivent être heureux ! Le monde est un éclat de rire, semblent nous dire les ennemis de Gibson… mais pourtant à la fin, quand viendra l’heure du jugement, seuls « ceux qui pleurent seront consolés »…

Seulement voilà ni Gibson ni Scorcèse ne se sont soumis au consensus mou des décadents, et leur Christ n’est pas un Christ utile, un Dieu duquel on tire quelques leçons faciles pour soulager à moindre frais notre conscience coupable, mais le Seigneur incarné ; Dieu absolu et pleinement homme, souffrant les pierres et le doute. Pour l’un et l’autre des deux metteurs en scènes Dieu n’est pas un sens ni une morale, mais la Vérité pure ; les muscles et le squelette, l’esprit et l’âme, en un mot, en un lieu ; le Ciel. Moins leur importaient en définitive de satisfaire l’ensemble afin que chacun puisse se satisfaire de son petit Jésus personnel, et puiser au bout de deux heures de film les forces nécessaires pour continuer tranquillement sa vie de tous les jours, que de bouleverser nos certitudes aveugles pour mettre en plein lumière la souffrance totale de Dieu. Moins leur importaient de respecter nos misérables petits arrangement avec le Créateur que d’anéantir ces prétendues convictions religieuses qui en pratique, hélas, se révèlent le plus souvent des opiacés mentaux dont le but prométhéen reste, in fine, de maquiller l’infamie en destinée, quitte à faire de l’épreuve spirituelle un simple sport d’endurance.
Voilà l’authentique drame de notre post modernité, et c’est là le profond mérite des deux films, de l’avoir à leur corps défendant, mise en lumière. D’avoir fait du Christ un scandale. Le scandale permanent de la vérité qu’invoque Bernanos c’est par l’art qu’il advient aujourd’hui dans nos salles de cinéma alors que les églises se vident désespérément… Ce que nombre d’entre nous, chrétiens sincères, perdus au sein d’un monde de plus en plus brutal et maléfique, refusent, l’art cinématographique nous le renvoi comme une claque en plein visage, le Christ est Homme et Dieu et c’est le tuer encore et toujours que de le figer en dogme immobile. Un Christ qui ne nous interrogerait plus deviendrait une superstition. Un Christ dont les plaies ouvertes ne nous seraient pas insupportable ne serait plus Dieu mais Diable. De fait saluons c’est deux œuvres qui loin de vénérer le Seigneur comme on adule une idole ont fait à leur manière du Christ le Verbe dynamique présent, ici et maintenant, en chacun de nous, puissance mystérieuse et lumière authentique, souffle de vie éblouissant qui par l’art aujourd’hui, souvent malgré nous, « rend toute chose nouvelle »…
 


Soundtracks : Monteverdi, Vespro della beata Vergine.

The C.N.K., C(osa) N(ostra) K(lub).

 

mardi, 20 juin 2006

Tout le monde est coupable

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HORS DE L’INEXORABLE ETREINTE

 

 

 

Le Cercle rouge

Réalisé par Jean-Pierre Melville
 
 
 
 
 
 
 
 
 André Bourvil à contre-emploi en commissaire rompu à la routine de méthodes policières pas toujours avouables, Gian Maria Volonte en criminel endurci, Alain Delon hiératique, amer et désabusé, Yves Montand en ex-policier passé au banditisme et que ne cessent de hanter ses démons, François Périer en truand contraint de forfaire à son honneur ; tous sont amenés, inexorablement, à se rejoindre à l’occasion du cambriolage d’une grande bijouterie parisienne. Un film noir habité par des hommes sombres et solitaires, prisonniers de leur destin. Une citation de Rama Krishna ouvre le film : « Layamuni le solitaire dit Sidartagantama le sage dit le Bouddah se saisit d’un morceau de craie rouge, traça un cercle et dit : Quand les hommes, même s’ils s’ignorent, doivent se retrouver un jour, tout peut arriver à chacun d’entre eux, et ils peuvent suivre des chemins divergents ; au jour dit, inexorablement, ils seront réunis dans le cercle rouge ». Le Cercle rouge témoigne de la fidélité du réalisateur à cet aphorisme et donne à voir tous les ingrédients du film noir à la manière de Melville : la nuit, des policiers et des truands figurent les bons et les méchants. Dans leur succession, les séquences parallèles et la symétrie des plans laissent pressentir que ces hommes, dont on dresse de rapides portraits, vont se rencontrer. Sans beaucoup de suspens, ce film sombre et clos évoque la question de l’ordre, de la police, de la loi et de la justice dans leur rapport avec le désordre et la transgression par le crime. Sont aussi présents les thèmes chers à Jean-Pierre Melville : l’échec, la solitude, la trahison et la faute. Les premières images rappellent le début d’Un condamné à mort s’est échappé que Robert Bresson a réalisé quatorze ans plus tôt : même absence de dialogues, seulement les changements de régime du moteur. La voiture où ont pris place quatre hommes silencieux qui n’échangent entre eux que des regards fonce à toute allure dans la ville obscure. L’automobile transporte un prisonnier. Dans le film de Bresson, la tentative d’évasion échoue. « Le vent souffle où il veut » (sous-titre du film) car c’est à l’homme de « communier à son destin » (P. Teilhard de Chardin) par le jeu de ses actes et de sa volonté pour devenir un être libre. Dans Le cercle rouge, le prisonnier ne tente rien dans le véhicule. C’est d’abord l’interdit de la loi qui est transgressé. Car le temps presse et il faut être à la gare à l’heure. Un feu de signalisation passe au rouge à un carrefour. Le conducteur décide de ne pas s’arrêter. « Tant pis pour le rouge, je passe », dit-il pour lui-même et pour les passagers. L’accident est évité de justesse avec une automobile engagée dans le carrefour. Assis à l’arrière, à côté de Gian Maria Volonté, Bourvil laisse transparaître l’expression d’un malaise. S’il consent, il n’acquiesce pas. Même si le motif est compréhensible, l’interdiction du feu rouge n’a pas été respectée. L’ordre a été bafoué par ceux qui en sont les gardiens : transgression grave... Dès lors que tous les hommes succombent au viol de la loi, l’on ne saurait maintenant être surpris qu’un prisonnier qui cherche à s’échapper parvienne à le faire. Dans le train, si le prisonnier entravé ne dit mot, s’il ne demande rien, pas même d’être dégagé, s’il feint de dormir, c’est d’abord car il pense à s’échapper. Entre les policiers et bandits qui s’affranchissent de la loi, quelle distinction opérer ? L’humanité. Le commissaire, lié par des menottes à son prisonnier qu’il va livrer à la Justice, est un homme grave ainsi que le montre la longue scène de la couchette. Il hésite à offrir une cigarette au prisonnier qu’il accompagne et l’on soupçonne, sinon sa sympathie, son humanité. De son côté, le prisonnier ne manifeste rien. Vue du dehors, la marche du train dans la nuit est comme la marche vers le destin respectif de ces deux hommes opposés l’un à l’autre. Placés côte à côte, ils illustrent à la fois la faible distance qui sépare la loi de sa transgression et ce qui fonde leur différence. Dans la suite, seul le commissaire fait encore preuve d’humanité. Séparé de son prisonnier qui parvient à s’échapper en sautant du train en marche, il consent d’un air las à la poursuite. Malgré une véritable chasse à l’homme, la police ne reprend pas le fuyard. Cet échec paraît faire écho au malaise provoqué par cette poursuite d’un homme seul alors que retentissent derrière lui les aboiements des chiens policiers. Il appelle un autre échec. Le plan qui montre un homme emprisonné rappelle l’échec de la loi au travers de l’échec de la prison : un prisonnier ne peut s’y amender dès lors que l’un des gardiens lui rappelle la vanité de toute tentative de réinsertion et lui propose l’occasion d’un nouveau crime. Est-ce une fatalité ? L’homme est-il toujours mauvais ? Cette idée justifie l’attitude de la police. C’est à elle que revient la tâche d’arrêter les criminels. Ce que tous les hommes seraient en puissance. Sommé de retrouver fuyard, le commissaire est convoqué par son directeur. Il est lui-même soupçonné par ce dernier, porteur d’un regard désabusé sur l’homme. Tout le monde est coupable... La Police est donc mue, non par un souci d’action en faveur de la justice, mais par la nécessité d’entraver tous les hommes inexorablement entraînés vers la chute. Sans même la confiance de son supérieur, le commissaire est, comme tous les personnages du film, un homme seul, ainsi que le prouve répétition des scènes de son retour à son domicile. Lorsqu’il rentre, il n’a comme seuls interlocuteurs que ses chats. Seul apaisement, le bain qu’il fait couler après une rude journée. Il fait son métier comme doivent le faire des policiers : avec le souci de la continuité mais pas toujours selon des moyens recommandables. Face au poids de cette fatalité, qu’un détenu en revienne au crime n’a rien d’étonnant. Corey est un homme seul. Il « retombe » car il n’a plus rien à espérer et il a déjà été trahi. Seul, en prison, il n’a pas reçu le soutien de ses ex-complices du crime ; plus encore, la femme qu’il aimait l’a délaissé. De l’amour de celle-ci, il ne subsiste que deux photographies qu’il abandonne au greffe de la prison. La confirmation de cette double trahison est confirmée lorsque l’ancien détenu se rend au domicile d’un ancien complice. Celui-ci tarde à ouvrir et feint la joie des retrouvailles alors que la femme infidèle est dans son lit et qu’elle reste dissimulée. La situation traduit une idée de Melville. Ce qui a pu réunir des hommes, c’est moins une amitié que des intérêts communs, au moins pour un temps. Poursuivi par la fatalité et par les hommes de main du bandit félon, Corey doit de nouveau commettre un crime. Il lui faut tuer l’un d’entre eux pour s’échapper. Deux histoires, jusque-là parallèles, peuvent se rejoindre. Alors qu’il se dirige en voiture vers Paris, cet ancien détenu de nouveau criminel sauve le fuyard traqué par la police. Un peu plus tard, c’est le fuyard qui sauve à son tour l’ancien détenu menacé par ses poursuivants. Unis par la fraternité d’un mutuel secours autant que par un intérêt commun, les deux bandits s’associent comme malfaiteurs. Ils cambriolent la bijouterie ainsi que l’a suggéré le gardien de prison. Comme par cercles concentriques, car ils ont besoin d’un tireur d’élite, ils font appel à un ancien de la police. Celui-ci l’a quittée pour avoir basculé du côté des criminels. Il est en proie aux cauchemars et sa situation est celle d’un fou isolé. L’alcoolisme est la seule voie d’apaisement car il s’imagine assailli dans ses délires par toutes sortes d’animaux horribles. Quel regard porter sur ce long film aux images d’hommes, toujours contre leur gré, inexorablement entravés, emprisonnés, sinon prisonniers d’eux-mêmes ? Dans ce désespoir étouffant où tous les hommes sont pris dans Le cercle rouge de la fatalité qui écrase tout, quelle place pour l’espoir et, bien au-delà, l’espérance ? La mort des protagonistes semble jeter le dernier trouble. À l’exception d’un seul tourné vers le ciel, les autres trouvent la mort en tombant face contre terre. C’est au spectateur de dépasser le jeu des acteurs pour retrouver l’idée dans la vérité de l’image. Grâce au jeu impeccable des artistes sur l’écran, « les personnages existent avant les acteurs », comme le faisait remarquer Louis Jouvet pour le théâtre. Il faut saisir dans ce bloc de souffrances, de peines et de désespoirs, les quelques éclairs (d’idéal ou de grâce ?) capables de ravir ces personnages aux ténèbres de l’abandon. Ces éclats de lumière sont à chercher dans de rares interstices. Ce peut être d’abord le mouvement hésitant et retenu du commissaire à l’égard du prisonnier qu’il accompagne. L’affection et la tendresse que le policier porte à ses chats ne peuvent seuls suffire. La révolte et la résistance du truand, qui se veut un bandit d’honneur en s’interdisant par principe de trahir ou qui refuse son concours au commissaire, car il a confiance en son fils que la police entend impliquer pour le faire céder, marquent des sursauts d’humanité dans ce qu’elle a de grand. L’optimisme, pour ne pas dire la confiance ou la foi, pourrait aussi laisser espérer en un amour qui ne tourne pas toujours mal lorsque la fidélité entre un homme et une femme survit par-delà les épreuves. « L’image » est certes hors de l’écran ; l’espoir porte hors du champ de la caméra, dans cette autre réalité que le cinéaste ne montre pas mais qui, grâce à lui, se révèle. Comme en creux, timidement suggéré au travers des images, l’espoir ressort d’un regard humain du spectateur sur le film. Car ce qui porte l’espérance à l’œuvre, c’est la compassion pour l’homme qui fuit, fugitif désarmé, démuni jusqu’à se dénuder, traqué par le grand nombre des policiers aidés de chiens. Sinon, à n’en pas douter, les images de cet homme, et avec lui de ces hommes exposés à la triste fatalité, seraient le triste spectacle du seul doute et de l’inexorable désespoir. À cause de son caractère massif, cette œuvre dramatique laisse paradoxalement entrevoir que c’est au travers de quelques gestes, et grâce à eux d’abord, que peut s’insuffler l’espoir d’une autre réalité, hors de cet univers obscur et clos dans lequel les hommes sont sans prise sur leur destin ; celle d’un monde plus lumineux régi par d’autres règles, d’autres lois. C’est dans le contrechamp, hors de l’écran du Cercle rouge, dans son dépassement, que des hommes - et des femmes - inventent et vivent jour après jour et de haute lutte une vie certes souvent ponctuée d’échecs mais aussi jalonnée d’espoirs pas toujours déçus. Cette existence se dessine à partir du Cercle rouge. Dans ses images de la résistance au fatalisme et à la séduction qu’il peut susciter, comme en un contrepoint. En saisissant dans les moindres interstices du film-testament de Jean-Pierre Melville, ces pistes qui sont autant de voies de salut, le spectateur peut imaginer l’homme échappant, par sa volonté et ses actes que ne peut annuler la réalité de ses limites, à l’inexorable étreinte du Cercle rouge.

 

 

Philippe Rocher