mardi, 04 mars 2008

L' Orféo, par Rémi Lélian

 
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     L’Orféo de Monteverdi résonne en écho dans les quelques mètres carrés de ma chambre. Je ne peux mettre le volume à son maximum sous peine de déchirer la tessiture subtile de l’opéra vénitien et faire grésiller en larsen chaque relief mélodique. Mais peu importe le son puisque l’on écoute moins la musique baroque avec ses sens qu’avec son âme, son âme seule, et c’est elle qui toute entière réinvestie le corps et les sens pour déborder chaque cellule de votre Être. Il y a là une alchimie indicible qui laisse deviner le corps en gloire au moyen d’une physique toute spirituelle et spirituelle uniquement.

    Je laisse vagabonder mes pensées sur le mouvement des voix auxquelles répondent violes et lyres, clavecins et cuivres, mêlées de blanc et d’or, foudre de la conscience éveillée en volutes gammées, feu de vie purifiant les chairs blessées. Place à la résurrection. Il nous faut vivre désormais. Les alentours du monde sont poreux en vérité, son architecture se reconfigure perpétuellement au gré de la progression scénaristique. La mélodie accomplit le sensible, traverse le champ du réel pour battre la mesure au rythme d’un ciel sans cesse neuf. Pas d’illusions ni de charmes surannés, l’épure seule fait office de règle, et chaque note travaille à toujours plus de clarté, creuse les corps, sonde les cœurs, poli les os et lave les artères ; la partition nous prépare son sarcophage d’éternité. Je suis réel, plein, reposé, et simple. Ici-bas il y a un ailleurs que le quotidien moderne ne peut soupçonner. Ici, je suis là-haut. Là, le monde meurt à mes pieds pour devenir phénix à mes yeux, rapace en flammes qui du haut de l’azur fixe le sol, pour s’y effondrer, puis s’élever encore, vers les astres. Ici mon corps, mon cœur, mes chairs, éclatent en voies lactées, s’ouvrent en cosmos ; un accord tendu entre les cordes disjointes d’une harpe réconcilient et les cieux et la terre, la vie avec la mort. Place nette, baptême, tout ; à nouveau. Mon corps est une prière.

    Il n’y a pas de temps à comprendre, de solfège abscons, ni, même, de grammaire à déchiffrer, rien que le Verbe forcément multiple pour emplir une pièce et ravir une existence. Rien que la Musique souveraine au creux de Moi en syncope universelle.

    Mais je me trompe, un Magnificat sonne hors de ma platine, sans que je m’en sois aperçu l’antique paganisme abandonne ses mélopées tragiques à la Madone. L’onirisme roi, voila tout, et s’il fallait s’aventurer à quelques analyses logiques, le beau deviendrait mécanique, aussi c’est par delà la réalité tangible qu’il faut s’arrimer pour aimer la Musique. Et se laisser ainsi aimer par elle… à l’abri des savants et des amateurs, tuer la plèbe en soi qui écoute avec son crâne rempli de livre, pour sentir, enfin, avec son cœur la douleur magnifique de l’amour et de la foi. Peu m’importe à présent le lit, là, où je gis, la ville où j’erre, le pays qui m’a vu naître, mes amis et mon amante, tout ceci ne fut en fin de compte qu’un préalable matériel à l’agonie sublime d’un monde désormais prêt à ressusciter en opéra de lumière…
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
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Dal mio Permesso