lundi, 19 mars 2007

L’art en chair

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Je soumet à votre lecture un texte de Jan Marejko envoyé par un fidèle lecteur.

 

 

 

 

 

 

Le Territoire métaphysique

(ch. XXII, éd. L’Age d’Homme)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La jouissance esthétique se situerait-elle entre deux extrêmes [intellectualiste et sensualiste] ? Il est bien difficile d'admettre que cette jouissance soit le fruit d’un compromis. Conviendrait-il mieux, ici, de parler d'une éducation on d'un dressage du désir ? Il s'agirait alors de dompter en nous la tendance à vouloir se fondre dans l'objet désiré en frappant sans relâche ce cheval noir qui, selon Platon et saint Augustin, n'aspire qu'à d'obscures fornications. Sous les coups, toute cette partie de nous-mêmes qui veut son plaisir ici et maintenant apprendrait à se tenir tranquille.

Peut-être, mais il n'en reste pas moins que, dans une telle perspective, le terme ultime de ce mouvement qu'engendre en nous la beauté resterait une contemplation intellectuelle de sa forme et non une jouissance sensorielle de sa matière. Et à nouveau, la question qu'il faut poser ici, est celle de savoir si, vraiment, il peut y avoir jouissance, joie, béatitude, par l'âme seulement. Nous savons que la réponse des chrétiens à cette question est résolument négative. Il est frappant que la réponse des artistes le soit aussi. Pour les uns et les autres, l'émotion qui traverse la chair est ce qu'il y a de plus sacré. Pour les uns et pour les autres, l'émotion provoquée par la beauté ne peut pas conduire à une possession de la beauté.

Pour les artistes, il n'y a évidemment aucun doute sur le fait que la jouissance esthétique n'a rien à voir avec une possession. Aucun homme, répétons-le, ne désire le nu d'un tableau avec son corps. Il ne se dirige pas vers lui pour le posséder. Et pourtant, son émotion devant ce tableau n'est pas une émotion intellectuelle mais bien une émotion charnelle. En outre, cette émotion esthétique a le plus souvent été considérée, jusqu'à la fin du XIXe siècle, comme plus riche que l'émotion née d'une étreinte réelle. Et il n'y a pas de doute, en effet, que plus un objet est appréhendé par sa forme plutôt que sa matière, plus il est goûté. Nous avons un peu de peine à le croire, aujourd'hui, après deux siècles de matérialisme et un siècle de psychanalyse, de sorte que, sans même y penser, nous voyons un frustré en celui qui déclare mieux apprécier l'image que la réalité. Le pauvre, nous disons-nous, il doit se contenter d'un plaisir esthétique en lieu et place d'un plaisir réel !

Mais cette réaction est relativement récente et loin d’être universelle. Il suffit de penser à la célèbre madeleine de Proust, cette friandise qui donne à l'homme d’âge mûr une joie inouïe, au hasard d'un thé, en lui rappelant tout un pan de son enfance, pour deviner que, même au cœur du matérialisme moderne, les artistes parviennent à faire comprendre à leur public combien une chose insérée dans un tissu immatériel (ici le souvenir) a plus de goût que cette même chose gloutonnement avalée. C'est parce qu'elle est à peine perçue comme une madeleine, c'est-à-dire comme une chose matérielle, que cette friandise est infiniment appréciée. Ou encore, c'est lorsque les choses que nous désirons nous font oublier la satisfaction qu'elles donnent à notre ventre, que nous les goûtons pleinement. Nous goûtons alors leur immatérialité, leur forme pure. C'est ce désir d'un art qui nous détacherait complètement de la matière qu'exprime Gustave Flaubert dans une lettre à Louise Colet du 16 janvier 1852 :

"Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c'est un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style, comme la terre sans être soutenue se tient en l'air, un livre qui n'aurait presque pas de sujet ou du moins où le sujet serait presque invisible, si cela se peut.

 

Les œuvres les plus belles sont celles où il y a le moins de matière."

 

Il est vrai que Flaubert a toujours détesté le monde où il vivait, le monde de la bourgeoisie qui s'affirmait alors. D’où son désir de faire un art qui n'ait rien à voir avec la réalité. Il y là quelque chose d'excessif, car l'art consiste aussi à magnifier la réalité et non pas seulement à l'ignorer ou à la récuser.

Cela dit, il faut bien reconnaître avec Flaubert que l'art dématérialise la réalité et que, par là, il nous apprend à nous rapporter à elle autrement que par notre ventre. D'un univers dont notre corps de désirs mortels et avides était le centre, comme l'araignée est au centre de sa toile, nous passons grâce à l'art, à un univers non plus perçu par rapport à notre corps seulement, mais par rapport à un corps libéré des désirs mortels et avides. Un tel corps évolue dans l'univers avec une aisance infinie. En tout cas, le rapport d'un tel corps à l'univers n'a presque plus rien à voir celui d'un corps hanté par la faim, le sexe, l'orgueil ou l'obsession de la sécurité.

Orphée est le plus souvent représenté jouant de la flûte autour d'animaux sagement assis autour de lui : le lion côtoie la gazelle, le loup est assis aux pieds de la brebis. Là aussi, les animaux n'occupent plus le centre de la toile de leurs instincts. Ils sont arrachés à eux-mêmes, sans perdre, toutefois, le plaisir des sens, puisqu'ils écoutent, ravis, les sons qui sortent de la flûte d'Orphée.

Cette image d'Orphée arrachant les animaux à eux-mêmes par la beauté de sa musique exprime bien cette vérité que l'art nous permet de quitter notre corps de survie pour entrer dans un corps d'harmonie. Sous l'effet de l'art, nous ne désirons plus pour satisfaire la matière de notre chair, mais pour jouir, avec un corps nouveau, en compagnie de nos semblables, de la création tout entière. Délivrés des désirs bestiaux, comme les bêtes autour d'Orphée, nous communions dans le plaisir de la musique entendue. Dans la vie quotidienne, nos rapports à autrui étaient une guerre de tous contre tous, puisqu'autrui nous menaçait dans nos avides désirs mortels. Mais dans l'art, débarrassés de ces désirs mortels, nos rapports à autrui sont véritablement transfigurés. Tout en gardant un corps puisque nous éprouvons un plaisir esthétique, nous nous rapportons les uns aux autres comme si nos corps ne nous demandaient plus aucune satisfaction animale.

Cette "gustation corporelle de l'immatériel" est un phénomène tout à fait extraordinaire. Comme nous l'avons suggéré, il est historiquement lié à l'apparition du christianisme et au dogme de la résurrection de la chair. A partir de l'an zéro, il n'est plus inconcevable que nous désirions, avec notre corps mortel, un objet pour sa beauté et que, finalement, nous nous rapportions à lui sans plus du tout vouloir le consommer. Il n'est plus inconcevable qu'un corps nouveau nous soit donné dans le temps où nous nous portons vers le beau, un corps capable d'éprouver un plaisir esthétique, un corps presque ressuscité.

 

 

 

 

Illustration:

Roelant Savery 1626

huile sur bois 43 cm x 32 
 

 

 

 
 

 

samedi, 16 septembre 2006

Michel MICHEL sociologue archéo-réactionnaire

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Pourquoi je ne suis pas encore allé visiter le Musée de peintures de Grenoble ?


 
 
 
 
 
 
 
Je n’ai rien contre les musées. Au contraire, enfant j’aimais bien les planchers craquants et l’odeur d’encaustique des musées de province. Sous le regard parfois soupçonneux du gardien, loin des foules de touristes, de la pluie ou des chaleurs écrasantes, on pouvait jouir d’un espace consacré à la contemplation. Même si la collection de coléoptères ne me passionnait pas, l’attitude de « con-templation » que ces lieux suscitaient suffisait à provoquer ma soif de « connaître » et comprendre une parcelle du monde. Pourtant lorsque s’est ouvert le nouveau musée de peintures, à 300 mètres de chez moi, je me suis abstenu d’en faire la visite ; de crainte d’être déçu ? Et plus encore… Quelques années auparavant j’avais visité l’étage de Beaubourg consacré à l’art contemporain et j’en étais sorti avec une extrême déprime. En dehors d’une ou deux œuvres (je me souviens de l’éclatant « les Capétiens partout » de Matthieu qui respirait la santé) tout n’était que dérision, déconstruction, subversion ou déréliction… Pas du « n’importe quoi »… Non ! Les artistes – vrais médiums- donnaient au contraire une image au fond juste et sinistre de l’époque nihiliste que nous traversons.

La vie ordinaire est vivable parce que pour une part elle résiste et échappe aux impératifs de la modernité, et d’autre part –il faut bien le reconnaître- parce que l’industrie de la « distraction » (publicité, relations publiques, communication, « politique » et autre Disneyland »), nous plonge dans un bain de spectacles nous permettant « d’oublier » l’absurdité de « ce » monde.

L’art contemporain met en scène l’insignifiance. Parfois il le dénonce, mais le plus souvent il en fait la norme ultime et pire, pour certains, il en fait la condition du triomphe démiurgique de « l’Homme ».

Le nihilisme contemporain n’est pas le propre de l’art, il se manifeste dans bien d’autres domaines (philosophie athée, démocratie absolue, Golem de la technique) et de bien d’autres façons… Dans les sociétés traditionnelles les hommes se scarifiaient ou se tatouaient pour manifester leur qualification, leur affiliation ou leur dévouement à quelque valeur, à présent les tatouages (comme les prénoms dont on affuble les petits enfants) sont insignifiants et par là même, ils seraient l’expression d’un « goût personnel » (en réalité des modes éphémères). Aux blasons qui exprimaient la « qualité » de ceux qui le portaient ont succédés les pin’s, les sigles ou les tags qui sont des signes de rien.

Mais parce qu’on attend plus de l’art, la concentration d’œuvres nihilistes me plonge dans un spleen dont j’ai du mal à sortir. Comme les personnages désabusés de Matrix, j’ai la désagréable impression d’être précipité dans l’envers laid de la matrice.



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mardi, 30 mai 2006

David Gattegno

 
 
 
L’ART EST MORT, VIVE L'ART!
 
 
 
Depuis que la méchante bêtise avant-guardiste culturelle s’est greffée sur l’infamie scientiste de l’évolution, les abrutis ont trouvé bon de s’interroger à répétition sur ce qu’ils croyaient être l’"art”, renouvelant ainsi les solennelles sottises de leurs prédécesseurs. Au nombre de celles-ci, une question, sucée et resucée: “À quoi bon l’art?”
Dans un pareil contexte, nous pouvons à peine évoquer l'"art sacré". Nous pouvons à peine le faire pour la raison première que cette forme d’art ne souffre pas la discussion, ignore l’argumentation et se dispense de justification. Cet art s’applique, comme il se doit et voilà tout.
Nous ne pouvons pas parler de l’art sacré pour toutes sortes de raisons secondaires, au premier rang desquelles s’impose le fait qu’une œuvre authentiquement sacrée, pour peu seulement qu’elle soit observée depuis la planète Modernité, se retrouve, fatalement, profanée par le regard, exactement comme le caractère harem (“sacré”) de la femme risque la profanation selon les yeux d’homme qui se pose sur sa beauté.
Nulle chose ne saurait perdre son caractère sacré par rapport à elle-même, mais exclusivement pour celui qui a établi le contact avec elle. Voilà pourquoi il y a des regards interdits; de tels interdits ne sont pas faits pour priver l’un du spectacle de l’autre, mais pour préserver celui-ci de la souillure de celui-là. Ainsi, par exemple, dans la Chine ancienne, les œuvres picturales restaient-elles serrées dans des meubles bien clos; on ne les en tirait que pour l’honneur réciproque entre un visiteur de marque et l’ouvrage, honneur auquel présidait le propriétaire de l’œuvre, lui-même honoré par la relation poétique qui s’établissait alors, relation scellée par la calligraphie d’un court poème sur l’œuvre elle-même; en outre, ce poème correspondait, en quelque sorte, au nom singulier qui fut celui du visiteur à l’instant de son contact avec l’image.
Cela signifie qu’il ne saurait y avoir d’art sacré opératif que dans une certaine mesure, mesure comptée non seulement sur l’œuvre mais, conjointement, sur le “public” qui l’accueille, lui aussi, indispensablement, sacré.
Voilà pourquoi, ici et maintenant, les rares personnes capables d’art sacré commencent par n’en pas dire une miette de mot. Or, comme nous avons entrepris, pour notre part, de faire tourner le moulin à paroles sur le sujet, fût-ce pour dire qu’il n’y avait rien à en dire, nous nous disqualifions, ipso facto, à cet égard.
Mais, tais-toi donc…

 

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jeudi, 27 avril 2006

Autour de l'Art... de Ernest Hello

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«M. Hello a reçu de Dieu le génie...»
Saint Jean-Baptiste-Marie Vianney, curé d'Ars





Jusqu'ici l'esprit humain a cru très souvent que pour réaliser le beau il fallait se déguiser, et le déguisement qu'il a pris s'est nommé l'Art. L'Art a été le jeu qu'il a joué, quand il a voulu parader devant lui-même, suivant certaines conventions.

Il faut qu'un homme de génie se lève, parle, soit écouté et dise :

Je veux que désormais l'Art soit sincère.
Je veux que l'Art cesse d'être le déguisement de l'homme, pour devenir son expression.
Je veux que l'Art soit l'explosion simple, naïve et sublime des splendeurs de l'intelligence. Pour que l'Art soit beau, et que sa beauté soit vraie, je veux que l'Art désormais dise les choses comme elles sont.
Dieu voudra, si je ne me trompe, que cette voix soit entendue.

L'ancienne rhétorique a dit : Vous êtes laid, déguisez-vous, car si vous vous montriez tel que vous êtes, vous feriez horreur. L'Art est un déguisement ; choisissez donc un type de convention, regardez autour de vous et cherchez : vous n'aurez que l'embarras du choix. Imitez, feignez, jouez un jeu qui plaise au public : le beau est une fiction. Les lois de la vie sont laides : pour plaire, il faut que l'Art se fasse des règles à lui, indépendantes des lois réelles.
Maintenant il faut que celui qui doit fonder l'Art de l'avenir, purifie l'air souillé par ces paroles, et dise :
La laideur a, en effet, sa place dans l'homme ; car l'homme est déchu. Mais la régénération est possible. Voilà les eaux du baptême.
La beauté est permise encore, la voilà qui vient à nous. Saisissons-la, revêtons-la, et ensuite nous pourrons nous montrer.
Revêtons-la, non comme un déguisement, mais comme une splendeur plus vraie que nous-mêmes, que nous devons posséder et ne jamais perdre. Nous sommes souillés ! eh bien ! purifions-nous. L'homme ancien n'ose pas se montrer. Que l'homme nouveau naisse et paraisse, qu'il resplendisse aux yeux des hommes, non comme un héros de théâtre, mais comme une vérité vivante, plus vivante que l'ancien homme remplacé. Qu'il paraisse et qu'il agisse, qu'il agisse dans la splendeur de sa nature régénérée, qu'il fasse éclater le type qu'il recèle, qu'il dégage l'idéal qu'il porte ! Qu'il fasse la vérité ! La beauté jaillira ; la beauté, au lieu d'être une fiction, est la splendeur du vrai. Que l'Art, qui était le déguisement du vieil homme, raconte dans la sincérité de sa parole la splendeur de l'homme nouveau !

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