« Le néant des guerres guénoniennes | Page d'accueil | LES « IGNOBLES VERITES » DU BOUDDHISME, par Zacharias »
dimanche, 02 septembre 2007
Heidegger contre Ricoeur, par Mundilfari
"Soit nous prêtons attention à ce qu'il nous faut,
soit nous prêtons attention à ce dont nous pouvons nous passer"
Concepts fondamentaux
« Soi-même comme nul autre »
Ou la force intransigeante de la pensée authentique,
face aux platitudes de l’humanisme insignifiant.
Paul Ricoeur (1913-2005), naïf ou idéaliste, affirmait que « la philosophie est une méditation de la vie et non de la mort », prenant ainsi par cette déclaration quelques importantes et significatives distances vis-à-vis de l’ontologie de Martin Heidegger (1889-1976) qui, comme nous le savons, associe intimement l’expérience du futur et l’«être-pour-la-mort». Ricœur en effet ne pouvait envisager le futur qu’à partir de la promesse et sous le signe de la vie, d’un « être-pour-la-vie ».
Le décalage est évidemment manifeste – radical – quasi inconciliable : alors que Ricœur envisage le futur à partir de la promesse placée sous le signe de la vie, Heidegger, lui, envisage l’avenir à partir de l’ « être-pour-la-mort ».
Que faut-il en penser ? Heidegger se serait-il trompé en plaçant le Dasein dans une projection déterminée par l’horizon de la finitude et de la limite ? Participe-t-il d’une vision pessimiste dans laquelle le négatif occupe une place par trop pesante et écrasante ? Si l’on en croit les pieuses louanges dispensées à foison aujourd’hui à l’égard de Ricoeur par tous les chœurs éperdus de bons sentiments du discours intellectuel dominant, on serait presque tenté de se laisser aller à quelques interrogations dubitatives et l’on en viendrait parfois à regarder Heidegger comme un philosophe triste ce qui, comme il arrive toujours, aboutirait rapidement à imposer de lui à l’opinion l’image d’un triste philosophe.
Certes, refusant une « ontologie sans éthique », Ricoeur, le penseur par excellence de « l’extrême centre » à l’axe introuvable, pâmé, et quasi en permanente « extase » devant les sempiternelles sirènes de la « sainte différence » et du respect de l’autre, qui, à présent, occupent et monopolisent jusqu’à l’écœurement l’ensemble des discours représentatifs du prêchi-prêcha de l’humanisme post-conciliaire, ne cessa de vouloir mettre en valeur la notion « d’affirmation originaire » ; l’éthique étant pour lui enracinée dans une tradition ontologique qui n’est pas celle de la « substance » mais celle de « l’acte » conjuguant attestation et injonction : «Si l’injonction de l’autre, disait-il, n’est pas solidaire de l’attestation de soi, elle perd son caractère d’injonction, faute de l’existence d’un être-enjoint qui lui fait face à la manière d’un répondant.»
On préfèrera cependant, n’en déplaise aux timides agitateurs du renouveau ecclésial « en église » à la sauce « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil », l’analyse plus intransigeante et incomparablement profonde de la perspective proposée par Martin Heidegger, car un simple constat de la valeur des relations existentielles, n'emporte pas, qu’on le veuille ou non et l’expérience dans ce domaine, lorsque l’âge de la maturité a fait son œuvre, est sans appel, la conviction de la pauvre réalité des relations elles-mêmes, ou du moins de leur réelle « invalidité » catégorique.
Il faut donc se convaincre qu'il n'y a pas d'une part, les êtres et d'autre part, l'être qui devrait s’enquérir de leur richesse. C'est dans une même nécessité que le Dasein constate de la pauvreté de son être et de l'être des autres. Il appartient à sa « facticité » commune et collective d'être jetée, livrée, abandonnée, dans l'être (Geworfenheit). Toutefois cette propriété essentielle et existentiale, pour douloureuse qu’elle soit tout d’abord, est beaucoup moins une perte, que la marque de l'appartenance inconfortable de l'homme à l'être, "la facticité du fait contraignant l'homme à prendre lui-même son être en charge ou, plus nettement : l'être-là comme livré à son là" (M. Heidegger, Lettre sur l'humanisme, Aubier, 1957, p. 184.) Il n’y a donc rien à trouver dans l’autre, ni lui, qui ne s’est pas encore découvert, ni soi-même ; il n’y a rien, si ce n’est le vide d’une interrogation à jamais introuvable
La relation d'inclusion d'un être dans un autre : "est une détermination catégoriale qui ne peut, comme telle, s'appliquer à l'être-là. L'être-dans-le-monde est un existential, c'est-à-dire une détermination constitutive de l'exister humain, un mode d'être propre à l'être-là. (...) L'être-dans-le-monde, en tant qu'existential, est une relation originaire. L'être-là n'existe pas d'abord isolément, à la façon du sujet cartésien par exemple, pour entrer ensuite en relation avec quelque chose comme le monde, mais se rapporte d'emblée au monde qui est le sien. Le phénomène de l'être-dans-le-monde n'est pas assimilable, en particulier, à la connaissance d'un objet par un sujet. Loin d'être interprétable comme une relation gnoséologique, l'être-dans-le-monde est bien plutôt ce qui précède et rend possible toute connaissance, c'est-à-dire la saisie thématique de l'étant comme tel" (A. Boutot, Heidegger, PUF, 1989, p. 27.)
Exister c'est donc subir sa différence d'avec soi-même, c'est ne pas être à soi-même son être, tout en étant semblable à un autre. Drame existentiel éternel, auquel il n'y aura jamais de terme. La fracture ne sera jamais refermée, le fossé jamais comblé. Rien en nous n'est de nous, vient de nous ni va vers l’autre. Ceci explique pourquoi chaque être est incapable, à lui-seul, d'aller au bout de l'être, ni du sien ni des autres. Il est freiné par son manque constitutif d'être. L'unique forme du possible pour l'être est donc le non-sens, le sens sans nom, l'absence de nom du moi ; à l'oubli de l'être répond très exactement, fait écho, la non-existence du Je, le moi innommable et l’absence de l’autre tout aussi perdu et égaré.
L'être de l'exister est donc insaisissable, car ce qui est relatif, produit, dépendant, soumis, dominé, n'est pas véritablement. L'être n'est nulle part. L'expérience authentique est donc de réaliser son dénuement. "Je saisis en sombrant que la seule vérité de l'homme, enfin entrevue, est d'être une supplication sans réponse" (G. Bataille, L'Expérience intérieure, Gallimard, 1943, p. 25.). Il nous faut donc accepter le mouvement inexorable du non-savoir, du non-pouvoir. dans un monde vide et absent, le Dasein n'est rien.
Ce qui signifie clairement, que l'existence est soumise à la limite radicalement, foncièrement. Qu'il n'y a rien à comprendre du mystère existentiel, rien à conquérir, qu'il n'y a rien à dépasser, car l'être n'est jamais atteint. Sans accès possible, l'être est présent dans son absence et absent en tant que présent. Lorsque Heidegger écrit, que "l'essence du Dasein consiste en son existence" (M. Heidegger, L'Être et le Temps, Gallimard, 1964, p. 42. ), il faut laisser de côté le sens qu'a ce mot dans la philosophie classique : acte premier qui situe un être hors du néant, hors de ses causes, et le comprendre comme cette possibilité qui caractérise l'homme d'expérimenter une ouverture (non-lieu) où il doit se soumettre dans le dépouillement de toute chose, lieu "dans l'ouverture duquel l'être lui-même se dénonce et se cèle, s'accorde et se dérobe" (M. Heidegger, Qu'est-ce que la métaphysique? Questions, I, Gallimard, 1989, p. 33.).
Cet espace, ce lieu, est celui où règne le silence nocturne des vérités impensables, inexprimables, là où la pensée retourne en son silence originel ; l'existence dans la plénitude de son inexistence. Moment non manifesté, non-né, non-advenu. Temps inexistant pour un lieu sans localisation. Pour une parole vide de son silence, un dire vide du vide lui-même. Un inconnu à jamais indicible et obscur, une « ténèbre » insondable et invisible. L'intense abîme du néant en son rien. En cet informulable où prend source toute pensée de la non-pensée, où s'origine le contact ontologique fondamental, où s'enracine les premières lumières de la pensée matinale du logos philosophique. La patrie nécessairement oubliée de l'être.
En ce sens, la réalité de l'acte philosophique total est l'affirmation de l'impossibilité philosophique. De l'impossible philosophie.
La révélation de l'inexistence de l'être, n'est qu'un moyen de sombrer plus avant dans l'absence de l'être. L'intolérable ne peut se comprendre, mais il est certain qu'une seule chance par lui nous reste offerte : celle d'accepter le non-sens. L'existant, le sujet, se retournant sur lui-même doit donc impérativement affronter dans l'angoisse, la nuit vide, l'absence cruelle, son ex-pulsion hors de lui-même et des autres vers le néant. Le sujet n'est rien d'autre que cette ouverture au néant, à l'innommable Autre, au Tout Autre, face auquel il affronte, tout en rencontrant, sa tragique limite.
Il n'est donc d'autre mission véritable pour le Dasein, comme l’explique Heidegger ce qui en fait vraiment le penseur essentiel de la recherche absolue, il n'est d'autre fin authentique pour lui, qu'une souveraine perte définitive de lui-même et des autres, perte qui le condamne, dans un premier temps, au non-savoir et aux ténèbres de la nuit, mais lui donne finalement s’il le peut ou plus exactement en reçoit la grâce, dans un ultime renoncement, d’entendre secrètement le silence ineffable de l’éternelle Parole du Verbe.
09:35 Publié dans Réflexion | Lien permanent | Commentaires (138) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Martin Heidegger, Paul Ricoeur, Philosophie, Littérature, Reflexion






















Trackbacks
Voici l'URL pour faire un trackback sur cette note : http://isabelledescharbinieres.hautetfort.com/trackback/1199745
Commentaires
Mais... Ricoeur était protestant, non ? Donc rien de plus normal.
Heidegger, par contre, ancrait sa pensée dans le paganisme des champs et forêts traversées par un chemin de campagne sur lequel le pélerin allait dans une sérénité fiévreuse à sa propre rencontre... même si ce positionnement l'a conduit à commettre des erreurs idéologiques probablement mal assumées... mais philosophiquement tellement plus excitantes.
Ricoeur a eu des fulgurances incroyables dans sa perception de l'Être en tant que tel, mais ses crispations très Chrétiennes (puritaines par dessus tout) lui ont interdit de les mettre en exergue avec conviction. Heidegger, quant à lui, tout païen qu'il fut dans son mouvement et dans son enracinement a débouché sur des échanges très physiques avec la juive Hannah Arendt ou hautement intellectuels avec le magnifique poète juif Paul Celan.
Il ne faut pas oublier, tout de même, que le thème de la thèse que Heidegger dut rendre au terme de ses études à l'université de Fribourg était : "Traité des catégories et de la signification chez Duns Scot". Pour ceux qui s'intéressent un peu à la Scolastique, Jean Duns Scot (un peu oublié face à Saint-Thomas d'Aquin) a tenu tête à toute la scolastique inspiré des penseurs arabes de l'époque qui tentaient d'établir que les hommes tirés d'une matrice universelle et égalisatrice, une matrice Divine, bien entendu, n'étaient pas dignes de Singularité, mais se valaient tous. Préfiguration de la Machine. Il faut pour saisir cela se pencher sur les fameux "UNIVERSAUX" de la Scolastique. Maurice G. Dantec aborde ce thème avec fureur dans son roman "Grande Jonction". Jean Duns Scot soutenait, grosso modo, que Dieu étant une Singularité, et l'homme étant fait à l'image de Dieu, il devrait de ce fait être une singularité aussi, et certainement pas juste un rouage de la grande machine, comme l'Islam par exemple qui considère que l'on fait partie de la OUMMA ou alors on n'est pas un homme.
Paradoxalement, les juifs non fondamentalistes, considéraient l'homme de la même manière. Gershom Sholem affirmait que s'il y avait 600 000 juifs à la Montagne de Sion, il y avait 600 000 portes pour accéder à l'Éternel dont la Loi de Moïse ne devait qu'offrir l'assurance de la préservation de cet accès.
Ce nain de la pensée qu'était Sartre pilla Heidegger de fond en comble... mais l'adaptant à sa sauce. Si Heidegger avait été quelque peu conciliant avec l'existentialisme émergeant, je suis assez persuadé que nos chers intellectualistes post-modernes ne twisteraient pas autour de son cadavre de nos jours afin de trancher si "oui" ou "non" Heidegger fut fréquentable ou pas. Sa réponse à la "non-pensée" de Sartre par la fameuse "Lettre sur l'Humanisme" indique bien qu' "Être et temps" ne constitue pas une anthropologie, puisque ce qui est visé à travers le Dasein, c'est le rapport à l'être, et non une définition de l'essence humaine et encore moins une définition des modalités de son engagement socio-politique. L'engagement national-Socialiste du penseur lui aura servi de leçon et il n'allait pas s'engager comme le Sartre à gueule de caméléon dans un engagement de Gôche Stalinien. C'est bien de désengagement dont il est question afin d'atteindre le seul engagement qui compte : celui de l'Approche de l'ÊTRE.
De ce point de vue, Heidegger est probablement le plus grand penseur du 20ème Siècle... ma seule résèrve pour affirmer cela étant ma modeste condition de prolétaire-magasinier qui m'empêche d'aborder les penseurs de notre temps avec le sérieux et la profondeur qui s'impose afin de donner un avis définitif.
Mais il faut lire Ricoeur, simplement parce qu'il vient du corpus chrétien... et que ça en fait chier plus d'un par les temps mussades qui courent.
Bien à Vous Charmante Isabelle...
@)>-->--->---
Ecrit par : Nebo | dimanche, 02 septembre 2007
Pour mieux comprendre le sens véritable de l'Ereignis (avènement) chez le penseur de Fribourg, on méditera longuement, et avec conscience, cette phrase citée par Heidegger, et qu'il nota dans ses carnets intimes :
"Je m'efface devant quelqu'un qui n'est pas encore là, et m'incline un millénaire à l'avance, devant son esprit."
Ecrit par : Holzwege | dimanche, 02 septembre 2007
...accepter deux ou trois choses ....
Ecrit par : Rick heure | lundi, 03 septembre 2007
D’abord, un très grand merci à la personne qui a posté le lien. On retrouve Heidegger même, c’est passionnant. Toute parole doit s’effacer devant les vidéos consacrées au penseur. Ceux que la question de Dieu intéresse suivront notamment –mais tout doit être vu - dans La Question de l’être l’épisode qui dure 6mn 34 (le n° 3 ? c'est mal indiqué).
Ensuite, n’ayant guère de temps, je veux souligner la vanité surprenante de mundilfari. Alors voilà un bonhomme qui a tout compris d’Heidegger, ben tiens : « La question de l’être que je pose n’a pas encore été comprise » 1969. Entretient Richard Wisser, Heidegger., repris in Cahier de l’Herne Martin Heidegger, p.94 Tu vois Martin! il n’a pas fallu attendre 1000 ans, Mundi est là !
Bon Ricoeur ne fait qu’acclimater à sa sauce l’œuvre de Lévinas, penseur au demeurant intéressant. Googlez, vous trouverez son « Martin Heidegger et l’ontologie », bonne entrée en matière à Heid. Sinon, pour une vue de l'interprétation de Lévinas, suivez le « Parcours Lévinassien » du site d’Henry Duthu : http://www.initiationphilo.fr/articles.php?lng=fr&pg=79 (Ah, là là, voilà que je vends les sources qui ma permettaient d'avoir l'air culitvé. Enfin... )
Ecrit par : Restif | lundi, 03 septembre 2007
Pendant que nous prêtions attention à ce qu'il nous fallait, "ce dont nous pouvions nous passer" profitait de notre distraction et préparait sa vengeance.
Ecrit par : . | lundi, 03 septembre 2007
"
Lettre à Jean-Michel SALANSKIS
14 novembre 1999
Cher Jean-Michel,
J'étais la semaine dernière à Totnauberg à la ``hutte'' et dans le jardin j'ai fait une découverte fantastique : j'ai trouvé une petite boîte scellée et à l'intérieur un nouveau manuscrit de M. H. En voici la traduction (j'ai fait de mon mieux).
Il faut réfléchir à l'ouverture déposée par l'Etre via un mode de révélation trans-linguistique dans les mots lift, luft, loft et left.
La conquête de l'unité de ces termes conduit à un nouvel et fondamental existential. Le fait même qu'il ne fut pas explicité dans S. u. Z. ne saurait être considéré comme contingent. Il est inhérent au retrait rusé de l'Etre visant à faire échapper cet existential à la mainmise grossière de tous ces pseudo-heideggériens qui ne font que répéter mimétiquement (``mimetisch'') mes propres mots.
A l'évidence, l'unité sous-jacente à ces mots doit s'exprimer comme légèreté.
lift (ascenseur) en anglais n'est rien d'autre que l'outil (évidemment au sens d'un à-portée-de-la-main) que le Dasein utilise pour s'élever ou, ce qui est équivalent, pour lutter contre son poids, autrement dit pour atteindre la légèreté. Réduire un ascenseur à n'être qu'une boîte mue électriquement de haut en bas et de bas en haut pour accéder à un appartement manquerait complètement l'authentique sens de son être.
Le terme allemand Luft (l'air) n'est rien d'autre que la légèreté-dans-le-monde. Pour le comprendre jusqu'à son fondement, il faut se référer au Geviert. L'air, en tant que légèreté-dans-le-monde, se révèle comme le cinquième terme, l'exacte médiation entre Dieu et l'Homme, entre le Ciel et la Terre. En fait cela était déjà saisi dans une compréhension pré-ontologique par les glorieux membres de la Luftwaffe, tous ces quasi-Surhommes qui furent prématurément sacrifiés comme je l'ai déjà suggéré ailleurs (quoique dans un langage nécessairement plus prudent). Considérer l'air comme un gaz, constitué par un mélange d'oxygène et de gaz carbonique, puis l'étudier en employant tous ces vulgaires moyens chimiques est encore une conséquence du tragique oubli de l'Etre et de la chute dans la tekné.
loft au sens français désigne primordialement un appartement qui n'a en son intérieur aucun mur séparateur, c'est-à-dire un appartement où se déroule la vie la plus légère, une vie dégagée de l'opacité pesante qui se dresse devant l'être-avec du Dasein et détruit toute relation directe avec les autres Dasein. C'est seulement la mécompréhension de cette légèreté qui incline l'homme de la quotidienneté à introduire des murs dans les lofts, aliénant par cette vulgaire construction l'authenticité de son être-avec.
Le mot américain left (gauche), dans ses différents usages, révèle également sa vraie nature comme légèreté. De par son être propre, la main gauche n'est employée le plus souvent que pour soulever des poids légers ; dans son sens politique, la gauche désigne traditionnellement ceux qui souhaitent alléger le fardeau qui écrase la vie des pauvres Daseins (quoique jusqu'à la présente découverte, je n'étais guère enclin à prendre en compte de telles considérations) ; et inversement, dans un mode déficient, to be left, être abandonné, renvoie à celui qui est trop léger pour faire l'objet d'un souci.
Ainsi, et pour la première fois, est révélée une compréhension ontologique explicite d'un nouvel existential du Dasein, l' être-vers-le-haut. Tout comme les autres existentiaux, il est fondé sur l'être-au-monde mais il est totalement distinct de l' être-en-chemin déjà explicité dans S. u. Z.
C'est seulement sur la base de cet existential que nous pouvons comprendre ces faits ontiques que le Dasein utilise des ascenseurs, des avions, des lofts et qu'il se choisit des leaders politiques de gauche. A l'instar des autres existentiaux, l'être-vers-le-haut a ses modes déficients, ce qui, également pour la première fois, permet d'expliciter ontologiquement ces faits ontiques que sont les pannes d'ascenseur, les accidents d'avion ou l'élection d'un leader de droite. A nouveau, interpréter ces faits comme des événements mécaniques ou sociaux manque totalement leur véritable sens.
Je scelle cette découverte fondamentale dans cette boîte. Je suis certain qu'un penseur authentique dans une génération future, après le décès de tous ces pseudo-heideggériens à l'esprit étroit, la trouvera dans ce jardin et sera à même d'éclairer (to en-light-en) dans son authentique-propre être-vers-le-haut.
Totnauberg, le (date illisible),
M. H.
C'est tout ce que j'ai trouvé dans la boîte. Bien à toi. "
Ecrit par : "Levinas" | lundi, 03 septembre 2007
Restif, fermez promptement You tube, délassez-vous les yeux et prenez le temps de lire :
"Il n'y a rien à comprendre du mystère existentiel, rien à conquérir, il n'y a rien à dépasser, car l'être n'est jamais atteint..."
Ecrit par : Serrus | lundi, 03 septembre 2007
Serrus je partage votre analyse (celle de Nebo également), l'angle d'attaque de Mundilfari est intéressant car la mise en confrontation des deux penseurs, Heidegger / Ricoeur, ouvre des horizons essentiels pour celui qui cherche vraiment à pénétrer sérieusement la "question de l'être" et ne se contente pas d'en rester à sa simple répétition sans intelligence.
On ne le sait que trop, la riche distribution subjective existentielle de la réalité par une luxuriance de la complaisance complice d'avec soi-même, rend en effet possible, pour l'apprenti philosophe et le débutant en la matière, qui a appris depuis peu à faire suivre trois mots savants dans une phrase, les appréciations diverses à la Restif ; il est de fait, hélas, qu'elles ne manquent pas sur la toile et encombrent souvent nos écrans.
Pour tout vous dire, bien que ne goûtant pas excessivement ses affirmations parfois trop catégoriques et brutales - j'aurais par exemple aimé une ouverture plus accueillante encore à l'égard de la "souveraine perte définitive" - je trouve ce Mundilfari relativement pertinent en bien des endroits...
IDC merci infiniment pour ce texte qui se conjugue, à mon sens, remarquablement avec vos toiles !
Ecrit par : Ereignis | lundi, 03 septembre 2007
Il est tout de même nécessaire de rappeler qu'en 1933, Heidegger prend part à la ‘révolution nationale socialiste' et devient recteur de l'université de Freibourg. Son discours inaugural clôturé d'un « heil Hitler » constituant la bavure la plus infâme de l'histoire de la philosophie.
Cestres désillusionné, un peu tardivement, par le mouvement national-socialiste, Heidegger démissionne de son poste en 1934. Il poursuit ses conférences se référant de plus en plus aux textes grecs antiques et au ‘poète d'entre les poètes' : Friedrich Hölderlin.
Heidegger, interdit d'enseigner par les forces d'occupation après la guerre au motif de ses sympathies nazies, continua toutefois d'écrire en relation avec son temps et à propos des développements technologiques, allant jusqu'à alimenter la controverse et faire un parallèle entre les exterminations massives et l'agriculture moderne !
1942 marque l'année où les nazis appliquent la “solution finale”. Cette même année, Heidegger donne une conférence sur un poème de Freidrich Hölderlin à propos du Danube, ‘The Ister' . Cette conférence interroge le sens de la poésie, la nature de la technologie, les relations entre la Grèce antique et l'Allemagne moderne, l'essence de la politique et l'homme dans son espace. La partie centrale de sa conférence porte sur une lecture d'Antigone de Sophocle : il souligne l'importance de cette ouvre ainsi que l'influence de la pensée grecque antique pour la recontextualiser dans la poésie de Hölderlin.
Cette conférence de 1942 alimente la pensée politique d'Heidegger et touche à son essence ; mais ce dernier ne sera en mesure de nous communiquer seulement que les deux tiers des textes de cette conférence de son vivant...
Ecrit par : Die Nacht | lundi, 03 septembre 2007
"un parallèle entre les exterminations massives et l'agriculture moderne !"
Je ne vois pas ce que ce parallèle a de si choquant.
Ecrit par : . | lundi, 03 septembre 2007
«Tout cela se nomme philosophie. Ce qui aujourd'hui, tout à fait, comme philosophie du national-socialisme est mis aux enchères, mais avec la vérité interne et la grandeur de ce mouvement (nommément avec la rencontre de la technique déterminée et de l'homme des temps modernes) n'a pas la moindre chose à faire, c'est ce qui met ses filets à poissons dans ces eaux troubles des "valeurs" et des "totalités".»
(Introduction à la métaphysique )
Ecrit par : Nationalsozialismus | lundi, 03 septembre 2007
Heidegger n’a jamais rompu avec le national-socialisme, pas même avec les instances officielles du parti, puisqu’il est invité par l’entourage de Mussolini à participer à une série de conférences organisées avec l’aval de l’Auswärtiges Amt, le ministère des Affaires étrangères du IIIe Reich.
Plusieurs années après encore, c’est sur l’intervention de Mussolini qu’un texte de Heidegger sera inclus dans un annuaire à la publication duquel tentait de s’opposer Rosemberg. Ses cotisations au parti nazi (NSADAP), Heidegger les paiera jusqu’en 1945. Le nazisme pour lui incarnait l’Allemagne et figurait donc la pensée car seul ce qui est allemand est authentiquement de la pensée.
On sait jusqu’à quel degré de bêtise cela fera finalement sombrer Heidegger qui en arrivera à dire dans son fameux entretien du Spiegel que lorsque les Français se mettent à penser, ils parlent allemand.
Ecrit par : Auswärtiges Amt | lundi, 03 septembre 2007
La totale adhésion de Martin Heidegger au national-socialisme en 1933-1934 était chose connue. L’ouvrage de Victor Farias, fondé sur l’étude minutieuse de toutes les sources accessibles, montre qu’il ne s’agissait point là d’un opportunisme momentané, mais de l’expression publique de convictions que le philosophe conserva tout au long de sa vie. Heidegger resta jusqu’à la fin de la guerre un des intellectuels les mieux considérés par le parti nazi, auquel il ne cessa jamais d’adhérer. Sa rupture avec la politique universitaire officielle du régime s’explique par l’élimination de la fraction dans laquelle il reconnaissait « la vérité interne et la grandeur » du national-socialisme : celle de Rhöm et des S.A. qui, animateurs du mouvement étudiant en 1933, prônaient le bouleversement radical de l’Université. Finalement ce furent Rosenberg et Krieck qui devinrent les philosophes officiels du nazisme, et non Heidegger, jugé trop radical.
Même en privé, face à ses anciens collègues les plus proches, Heidegger devait ensuite toujours refuser de critiquer le régime déchu, et d’expliquer ses propres prises de position. La cohérence et la ténacité de ses conceptions politiques apparaissent clairement si l’on remarque que le premier texte (1910) de sa vie et le dernier (1964) sont consacrés au moine autrichien Abraham a Santa Clara, principal représentant au XVIIe siècle d’une tradition autoritaire, antisémite et ultranationaliste.
Ecrit par : Abraham a Santa Clara | lundi, 03 septembre 2007
« La mise à l’écart dont je suis l’objet n’a au fond rien à voir avec le nazisme. On subodore dans la manière dont je pense quelque chose de gênant, sinon même d’inquiétant ; qu’en même temps on y prête tant d’attention n’en est qu’une preuve de plus."
Martin Heidegger, Mis à 1’écart (1946) (Traduction inédite de François Fédier)
Ecrit par : Mis à 1’écart | lundi, 03 septembre 2007
Soyons sérieux, les documents inédits ou non traduits jusque-là nous révèlent à quel point Heidegger s'est consacré à introduire les fondements du nazisme dans la philosophie et son enseignement.
Dans son séminaire, à proprement parler hitlérien, de l'hiver 1933-1934, il identifie ainsi le peuple à la communauté de race et entend former une nouvelle noblesse pour le IIIe Reich, tout en exaltant l'éros du peuple pour le Führer.
Or, contrairement à ce qu'on a pu écrire, loin de s'atténuer après 1935, le nazisme de Heidegger se radicalise. En juin 1940, il présente la motorisation de la Wehrmacht comme un " acte métaphysique ", et, en 1941, il qualifie la sélection raciale de " métaphysiquement nécessaire ". Après la défaite du nazisme, ses prises de position sur le national-socialisme et les camps d'anéantissement viendront, par ailleurs, nourrir le discours de mouvements révisionnistes et négationnistes.
Sans jamais dissocier réflexion philosophique et investigation historique, Emmanuel Faye a suffisemment démontré dans son ouvrage "Heidegger, l'introduction du nazisme dans la philosophie : Autour des séminaires inédits de 1933-1935" (Albin-Michel), que les rapports de Heidegger au national-socialisme ne peuvent se résumer au fourvoiement temporaire d'un homme dont l'œuvre continuerait à mériter admiration et respect.
En participant à l'élaboration de la doctrine hitlérienne et en se posant en " guide spirituel " du nazisme, Heidegger, loin d'enrichir la philosophie, s'est employé à détruire à travers elle toute pensée, toute humanité. Déjouer cette entreprise, telle est donc la tâche urgente du philosophe aujourd'hui.
Ecrit par : Gesamtausgabe | lundi, 03 septembre 2007
Loin d’avoir voulu sauver l’Université et préserver son autonomie, Heidegger s’est beaucoup employé à l’assujettir au pouvoir et à la modeler selon les canons nationaux-socialistes, étant un promoteur ardent de ce qu’on appelait la Gleichschaltung (la normalisation).
Heidegger, dont l’engagement en faveur du nazisme s’est prolongé bien au-delà des années 1933-1934, a été, parmi les intellectuels allemands qui ont embrassé la cause d’Adolf Hitler, l’un des plus radicaux (l’autobiographie de Jaspers contient des témoignages éloquents dans ce sens).
Une preuve irréfutable, fournie par Emmanuel Faye, infirme la thèse selon laquelle le Discours du rectorat aurait été occulté par les nazis. Un long extrait de ce Discours figure dans le livre du juriste schmittien Ernst Forsthoff publié en 1938, preuve qu’un ouvrage de propagande nazie était disposé à lui accorder une place de choix.
La reconstruction des rapports de Heidegger avec des collègues comme les philosophes Erich Rothacker ou Alfred Baeumler, des penseurs du politique comme Carl Schmitt, des disciples comme le juriste Erik Wolf ou le philosophe Oskar Becker, des historiens comme Rudolph Stadelmann, tous engagés dans la cause nationale-socialiste, ou avec un néo-hégélien comme Richard Kroner expulsé de l’Université en 1933 en tant que juif et que Heidegger attaque vivement dans son séminaire sur Hegel de 1934-1935, éclaire bien le climat intellectuel de l’époque et permet d’élucider la forma mentis de l’intellectuel national-socialiste.
L’auteur d’Être et Temps était animé depuis le début de son activité philosophique, de façon sous-jacente et non divulguée, par les idées qui vont exploser lors de son adhésion publique au national-socialisme de 1933. Autrement dit, le projet intellectuel de Heidegger était depuis le début un projet essentiellement idéologique et politique, inspiré par les idées de « communauté du peuple » (expression qui apparaît effectivement dans le paragraphe 74 d’Être et Temps) et d’« essence germanique », et non par un projet rigoureusement philosophique, dicté par la recherche désintéressée de la vérité, comme c’est le cas chez tout penseur véritable.
En somme, le philosophe de Fribourg n'est qu’une sorte d’Abraham a Santa Clara, un prêcheur drapé de somptueux vêtements spéculatifs, qui n’aurait fait autre chose qu’introduire dans la philosophie « les principes du nazisme ».
Ecrit par : paragraphe 74 | lundi, 03 septembre 2007
* L’agriculture est aujourd’hui une industrie d’alimentation motorisée, dans son essence (Wesen) le Même (das Selbe) que la fabrication de cadavres dans les chambres à gaz et les camps d’anéantissement, le Même (das Selbe) que le blocus et la réduction de pays à la famine, le Même (das Selbe) que la fabrication de bombes à hydrogène. » (GA tome 79, [1949], "Bremer Vorträge. Einblick in was das ist", "Das Ge-Stell", p. 27)
Explications : il ne s'agit pas ici de dasselbe (la même chose), mais das Selbe (le Même, au regard de l'histoire de l'Être). Wesen, essence, ne doit pas être compris en son sens traditionnel, comme la nature d'une chose, mais en son sens actif, verbal (das Wesen west), comme déploiement appartenant à l'histoire de l'Être. Heidegger ne dit donc pas que l'agriculture comme industrialisation motorisée est d'un point de vue moral, la même chose que la fabrication de cadavres dans les chambres à gaz. Il dit que ces phénomènes contemporains relèvent du même déploiement au regard de l'histoire de l'Être, le deploiement comme Gestell à l'époque de la domination planétaire de la technique.
* « Des centaines de milliers < de gens > meurent en masses. Meurent-ils ? Ils périssent < perdent la vie >. Ils sont abattus < descendus >. Meurent-ils ? Ils font partie intégrante d’un stock pour la fabrication de cadavres. Meurent-ils ? Ils sont liquidés sans qu’il y paraisse dans des camps d’extermination. Et sans cela - des millions périssent aujourd'hui de faim en Chine. Mourir cependant signifie porter à bout la mort dans son essence. Pouvoir mourir signifie avoir la possibilité de cette démarche. Nous le pouvons seulement si notre essence aime l'essence de la mort. Mais au milieu des morts innombrables l'essence de la mort demeure méconnaissable. […] La mort est l'abri le plus haut de la vérité de l'être, l'abri qui abrite en lui le caracère caché de l'essence de l'être et rassemble le sauvetage de son essence. C'est pourquoi l'homme peut mourir si et seulement si l'être lui-même approprie l'essence de l'homme dans l'essence de l'être à partir de la vérité de son essence. La mort est l'abri de l'être dans le poème du monde. Pouvoir la mort dans son essence signifie: pouvoir mourir. Seuls ceux qui peuvent mourir sont les mortels au sens porteur de ce mot. Ce ne sont partout que détresses en masse d’innombrables morts atrocement privées de < leur propre > mort < littéralement : atrocement non mortes > —, et pour autant l’être de la mort est dissimulé < refusé > à l’homme. L’homme n’est pas < même > encore le mortel.»
Ecrit par : M.H | lundi, 03 septembre 2007
Certains se demenderont qui était donc cet Abraham a Sancta Clara, alias Johann Ulrich Megerle, auquel il est fait allusion à propos de Heidegger ?
Né en 1644 près de Messkirch, ce prédicateur exerça une influence considérable sur la vie politique et religieuse de l’époque, un peu à la manière d’un Savonarole. Deux thèmes principaux dans les diatribes du prédicateur : les Turcs et les Juifs, archétypes du mal. Le Turc, pour Abraham a Sancta Clara est « un véritable Antéchrist, un tigre insatiable, un Satan invétéré [...], une bête insatiable et vindicative, un poison de l’Orient, un chien enragé et déchaîné, un tyran, le contraire d’un homme ».
Quant aux Juifs, ils sont, entre autres, avec les sorcières, les responsables directs et volontaires des épidémies de peste : « Ce maudit scélérat [le Juif] doit être pourchassé partout où il ira [...]. À cause de ce qu’ils ont fait à Jésus, les narines de leurs enfants mâles s’emplissent de vers chaque vendredi saint, ils naissent avec des dents de porc [...]. Hormis Satan, les hommes n’ont pas plus grand ennemi que le Juif [...]. Pour leurs croyances, ils méritent non seulement la potence mais aussi le bûcher. »
En 1910 et en 1964, Abraham a Sancta Clara se trouve défini par Heidegger de la même manière comme héraut de l’alémanité :
« Des personnages comme Abraham a Sancta Clara doivent demeurer vivants en nous, œuvrant silencieusement dans l’âme du peuple. Plaise à Dieu que ses écrits circulent encore davantage parmi nous, que son esprit [...] devienne un ferment puissant pour la conservation de la santé et là où la nécessité se fait pressante pour le rétablissement de la santé du peuple. »
Et cinquante-quatre ans après, alors que des millions de Juifs avaient connu ces « bûchers » appelés de ses vœux par le prédicateur, Heidegger consacre un autre texte à Abraham a Sancta Clara, en citant poétiquement une phrase de ce dernier dans laquelle sont rapprochées les villes de « Sachsenhausen et de Francfort » (villes dont les noms, en 1964, évoquaient pour tous, sauf peut-être pour Heidegger, l’un des plus sinistres camps de concentration et le siège du tribunal chargé d’enquêter sur les crimes perpétrés à Auschwitz).
Entre ces deux textes bornes, indicatifs de l’insouciance, du cynisme, ou de l’innocent aveuglement de Heidegger : les années de «militantisme » du philosophe au sein du parti nazi et à l’université. Car c’est bien de militantisme qu’il faut parler, sinon d’activisme et non pas de philosophie n'en déplaise à M. Mundilfari.
Ecrit par : Johann Ulrich Megerle | lundi, 03 septembre 2007
« Des personnages comme Abraham a Sancta Clara doivent demeurer vivants en nous, œuvrant silencieusement dans l’âme du peuple. Plaise à Dieu que ses écrits circulent encore davantage parmi nous, que son esprit [...] devienne un ferment puissant pour la conservation de la santé et là où la nécessité se fait pressante pour le rétablissement de la santé du peuple. »
Ecrit par : Plaise à Dieu | lundi, 03 septembre 2007
Dans ma bibliothèque je dispose d’une publication savante, réalisée pendant la guerre, de 88 sermons de ce prédicateur, édités à partir de manuscrits conservés à la Bibliothèque Nationale de Vienne (découverts en 1926). C’est un spécialiste d’Abraham a Sancta Clara, Karl Bertsche, qui a reconstruit ces textes, dans leur forme la plus authentique possible, avec l’aide de graphologues, les a datés, commentés et annotés. Ces 88 sermons vont de 1670 à 1707 et remplissent 872 pages.
Le travail avait été confiée à l’Académie des Sciences de Vienne (sur sa proposition) par le Gouverneur de l’Autriche de l’époque, Baldur von Schirach (Werke von Abraham a Sancta Clara aus dem handschriftlichen Nachlass unter Förderung des Reichsstatthalters in Wien Baldur von Schirach herausgegeben von der Akademie der Wissenschaften in Wien, bearbeitet von Karl Bertsche, éditeur : Adolf Holzhausen Nachfolger, Vienne, 1943-44 Tomes 1 et 2. Je ne dispose pas du 3ème tome qui date de 1945).
On peut se demander pourquoi le nazi Baldur von Schirach qui a été le promoteur de la Hitlerjugend avant d’être nommé Gouverneur de l’Autriche (Reichsstatthalter) par Hitler (et donc responsable de la déportation et de l’extermination des juifs autrichiens) a jugé bon d’éditer ces sermons. Etait-ce-ce pour montrer que l’Autriche, par sa culture, faisait partie intégrante du Reich ou était-ce parce que Abraham a Sancta Clara avait inclus dans ses sermons des tirades antisémites ? C’est cette dernière thèse qui a été défendue dernièrement dans des articles sur le nazisme par un avocat de Luxembourg, Maître Vogel.
En fait je crois que cette thèse a pour origine les études récentes qui ont été publiées à propos d'Heidegger à qui beaucoup d’intellectuels reprochent ses sympathies pour le nazisme.
Or Heidegger est lui-même né à Messkirch, dans une ville toute proche du lieu de naissance d’Abraham a Sancta Clara et il a eu beaucoup de considération pour le prédicateur. Et c’est dans le livre polémique publié par Victor Farias ( Heidegger et le nazisme, Verdier) que l’on trouve, paraît-il, cette citation : « Ce maudit scélérat doit être pourchassé partout où il ira… A cause de ce qu’ils ont fait à Jésus, les narines de leurs enfants mâles s’emplissent de vers chaque vendredi saint, ils naissent avec des dents de porc… Hormis Satan, les hommes n’ont pas plus grand ennemi que le Juif… Pour leurs croyances, ils méritent non seulement la potence mais aussi le bûcher. »
Farias semble également reprocher à Abraham a Sancta Clara la façon dont il invective le Turc : « un véritable Antéchrist, un tigre enragé et déchaîné, un tyran, le contraire d’un homme ». Là je crois qu’il faut quand même raison garder. Le Turc était l’ennemi. Toute l’Europe en avait peur. Cette phrase est extraite d’un appel à la résistance. Est-ce que la Kapuzinerpredigt de Schiller est moins virulente ?
Pour en revenir à l’accusation d’antisémitisme je me suis donné la peine de parcourir l’ensemble des 88 sermons dont je dispose, soit, je le rappelle, 872 pages, ce qui est d’autant plus méritoire qu’ils sont écrits en vieil allemand du XVIIème et même en vieux souabe !
Et je n’ai rien trouvé. Lorsqu’il décrit l’arrestation du Christ il parle des juifs et des rabbins qui le frappent, mais il ne fait que rapporter ce qu’en disent les Evangiles de Marc et de Mathieu. Et lorsqu’il se demande pourquoi Dieu s’est fait homme en Palestine et non en Occident ou même en Autriche, il plaisante : Il l’a fait naître parmi les juifs parce qu’Il savait bien qu’ils s’entêteraient à ne pas vouloir le croire. Et s’Il l’avait fait naître à Vienne, les Viennois, considérant Dieu comme un compatriote, immanquablement, se laisseraient aller au péché, certains que leur compatriote leur pardonnerait...
Alors je veux bien croire que Farias n’a pas inventé sa citation, mais de là à prétendre que les diatribes du prédicateur ont deux thèmes principaux : les Turcs et les Juifs, archétypes du Mal, il me semble que c’est un peu gros !
Abraham a Sancta Clara a vécu à la fin du XVIIème. Il vit littéralement dans l’Ancien Testament. Il ne peut avoir que du respect pour les Hébreux. Mais il en veut aux Juifs d’aujourd’hui parce qu’ils n’ont pas reconnu celui que lui-même considère comme étant le vrai Dieu. Si haine il y a elle n’est pas raciste, elle est religieuse. S’il est coupable, toute l’Eglise l’est tout autant.
J’ai trouvé dans ces sermons beaucoup d’humanité, les thèmes sont toujours religieux ou moraux (on traite de la paresse, de l’avarice, du couple, etc. On console les veuves, les mères qui ont perdu leur enfant, etc. On y critique souvent ceux qui nous gouvernent : « chez eux la distance du cœur jusqu’à leur langue est plus grande que celle qui va de Strasbourg à Nuremberg »). Je suis étonné par l’érudition du personnage : en plus de l’Ancien et du Nouveau Testament tous les anciens auteurs grecs et latins y passent, il est aussi à l’aise dans l’histoire de Rome que dans celle des Hébreux. Mais on y trouve aussi une multitude d’anecdotes, de fables, de paraboles et d’histoires de paysans ou de gens du peuple. Et toujours beaucoup d’humour. Du sarcasme aussi. Et puis quelle joie exubérante dans le maniement du verbe ! Il joue de l’allitération, de la répétition, du rythme. Il s’enivre. Il faut le citer en allemand : ainsi quand il parle de l’argent :
« Was ist das ? Es ist ein Köder, an welches ein Jeder will beissen, es ist ein’ Feder, mit welcher ein Jeder will schreiben, es ist ein Tisch, bei dem ein Jeder will sitzen, es ist ein Fisch, den ein Jeder will fangen, es ist ein Bach, in dem sich ein Jeder will baden, es ist ein Dach, under dem ein Jeder will wohnen, es ist ein Glocken, die ein Jeder will laüten, es ist ein Brocken, den ein Jeder will schlucken, es ist ein Buch, in dem ein Jeder will lesen, es ist ein Tuch, in dem ein Jeder will brangen ( ?), es ist eine Mühl, in der ein Jeder will mühlen, es ist ein Ziel, wohin ein Jeder will laufen, es ist eine Weid’, wo ein Jeder will grasen, es ist ein Kleid, das ein Jeder will tragen. Was muss denn das Ding sein ? »
« In der Stärke ist ihm nichts gleich in der Welt. Samson hat viel gerichtet, Gideon…, David…, Joab…, Jahel…, etc., aber nicht so viel, als dieses Ding. Was muss es doch sein ? »
« Es schlagt alles, es jagt alles, es trutzt alles, es stutzt alles, es treibt alles, es reibt alles, es findet alles, es überwindet alles. Was muss es doch sein ? Gelt, es errats niemand ? Es ist schon erraten : Geld ist es. Das Geld will ein Jeder, das Geld ist das allerstärkste in der Welt, welches der Ecclesiast selbst bezeugt : pecuniae obediant omnes… »
Abraham a Sancta Clara, lit-on dans l’introduction de mon livre de sermons, est le plus éloquent des prédicateurs de langue allemande depuis Luther. Cela me fait penser à quelque chose : Luther, lui aussi, a lancé des imprécations contre les Juifs (Des Juifs et de leurs mensonges – Sur Chem Hamphoras). Alors tous ceux qui aiment Luther et qui suivent son enseignement sont-ils des antisémites et des nazis?
Ecrit par : Mundilfari | lundi, 03 septembre 2007
Les faits ont un sens bien plus "parlant" pour employer la langue d'Etre et Temps :
Des bûchers de livres ont eu lieu à Fribourg sous le rectorat de Heidegger selon les témoignages d'Ernesto Grassi et ceux de Fribourgeois recueillis par Hugo Ott.
Le samedi 24 juin 1933 Heidegger pronocera un discours devant les flammes d'un autodafé, il dira :
" Flamme, annoce-nous, montre-nous le chemin d'où il n'y a plus de retour" .
Ecrit par : le chemin d'où il n'y a plus de retour | lundi, 03 septembre 2007
Vous apprécierez sans doute, mon cher Mundilfari, le Discours à l'institut d'anatomie pathologique de Fribourg de votre grand "philosophe" :
"Pour ce qui est sain et pour ce qui est malade, un peuple et une époque se donnent à eux-mêmes la loi en fonction de la grandeur intérieure et de l'étendue de leur existence. Le peuple allemand est maintenant en train de retrouver son essence propre et de se rendre digne de son grand destin. Adolf Hitler notre grand Führer et chancelier, a créé à travers la révolution nationale-socialiste un Etat nouveau par lequel le peuple doit à nouveau s'assurer d'une durée et d'une cnstante de son histoire [...]. Pour tout peuple, le premier garant de son authenticité et de sa grandeur est dans son sang, son sol et sa croissance corporelle". [GA 16 151].
Dans cette même ligne de pensée sur "l'être", au lendemain de son adhésion publique à la NSDAP, Heidegger écrit à son frère Fritz (le 4 mai 1933) : "Tu dois considérer la totalité du mouvement non pas d'en bas mais à partir du Führer et des ses grands objectifs. [...] désormais on ne doit plus penser à soi mais seulement à la totalité et au destin du peuple allemand". [GA 16 95.]
Ecrit par : Discours à l'institut | lundi, 03 septembre 2007
Nous y sommes.
Ecrit par : . | lundi, 03 septembre 2007
Oui, nous y sommes. Et cela nous apprend beaucoup sur l'Homme, sûr l'être humain (comme Sade ainsi que le dit si bien Blanchot dans "La raison de Sade", ou Céline en littérature. Le génie et Lucifer).
Il faudra bien penser l'homme Heidegger avec ses rapports au mal. Il n’empêche : les questions soulevées par Heidegger restent viables. On ne retirera pas Heidegger de la philosophie. C'est, d'évidence, un grand penseur. S'intéresserait on autant à lui -passé, présent- si ce n'était pas le cas? Si ce qu'il a questionné n'était pas capital? Ce questionnement, nous le garderons.
Ps Serrus, merci,le conseil est bon. Mais il y avait un poil d'humour vous savez, de provo disons. Et, indéniablement, Lévinas reste le grand absent de doux échange, et je n'ai plus de temps, rien, pas une brindille.
Quant au merveilleux imbécile qui signe avec une simplicité confondante «ereignis » (au sens pré-heideggerien évènement/avènement) mon cas est bien plus grave qu’il ne le croit. Je ne « viens pas d’apprendre 2, 3 mots », ayant eu mon premier contact avec H Il y a déjà 20 ans. Ma bêtise est donc crasse,totale, irrécupérable. Le das sein âne. Bon ben, j'va m’offrir une pinte de Saint Simon pour oublier ce triste sort (ou relire le Faustus de T. Mann pour qui Heiddy était « le nazi par excellence » et qui pose splendidement la question des rapports du génie au mal)
Une petite pierre au débat :
« Peut-on rapprocher l’Un plotinien et l’Ereignis heideggérien?
Ils se rapprochent en ce sens que l’un et l’autre se situent au-delà de l’Être. Ils se distinguent car leur transcendance se déploie en direction de l’identité pour Plotin (transascendance) et dans le sens de la différence pour Heidegger (transdescendance).
L’Ereignis heideggérien n’est pas, comme l’Un plotinien, une unité excluant toute altérité, il est au contraire affirmation de sa différence d’avec l’Être qu’il «destine», lui-même «procuré» par le Temps. Alors que l’extase plotinienne vise l’union, la fusion avec l’Un, pour Heidegger, elle est avant tout ouverture, béance, par laquelle l’Être sort de lui-même, ek-siste. Si l’extase plotinienne est retour vers une source qui est rejet de toute altérité, retrait dans l’identité de l’Un sans l’Être, la pensée de Heidegger est maintien de la différence et de l’extériorité de l’Être qui se dévoile avec le Temps dans l’Événement, l’Ereignis. Le salut alors n’est point dans la simplification, mais dans le consentement à la différence, il est une perte. » Daniel Mazilu.
Ecrit par : Restif | lundi, 03 septembre 2007
Restif , pour ce qui est de votre demande, reportez-vous, je veux dire en y pénétrant vraiment, à l'étude très intéressante (bien que peu tendre à l'égard de Heidegger critiqué pour avoir méconnu la richesse de l'interrogation de l’oubli de Dieu évoqué par Plotin dans l’Ennéade V, 1, 1), de Jean-Marc Narbonne : Hénologie, ontologie et Ereignis (Plotin - Proclus -Heidegger), Paris, Les Belles Lettres, 2001, qui ouvre pourtant grandement les portes de la question évoquée.
Ci-joint le compte-rendu (disponible sur la toile) de cet ouvrage à l'attention des curieux, précisément, de Daniel Mazilu de l'Université de Montréal que vous citez dans votre message :
"Fruit d’une recherche assidue menée pendant quatre années (1997-2000) et subventionnée par la Fondation allemande Humboldt et le CRSH, le dernier livre de Jean-Marc Narbonne relève le défi redoutable d’un dialogue concerté de trois figures majeures de la métaphysique occidentale : Plotin, Proclus et Heidegger.
Le concert est, à vrai dire, plutôt dissonant étant donné que Heidegger se trouve en faux, selon Narbonne, par la perspective partiale et partielle qu’il offre de la métaphysique occidentale.
On s’attendrait, en lisant la trilogie conceptuelle du titre, à tomber sur la clé susceptible d’ouvrir une voie d’accès non seulement à la plus obscure notion heideggerienne, l’Ereignis (signifiant ordinairement, c’est-à-dire dans un sens non-obscurci
par Heidegger, événement ou avènement), mais, par elle, au dilemme du rapport de l’ontologie à l’hénologie.
Le propos de Narbonne est cependant tout autre. Son intention
est double : d’abord, et c’est l’un des mérites du travail, elle consiste à retracer l’histoire de deux traditions parallèles, l’hénologie issue du platonisme et l’ontologie d’allégeance aristotélicienne ; ensuite, c’est de montrer en quoi Heidegger a finalement manqué son ambition déclarée de couvrir l’ensemble de la métaphysique occidentale
— pour, éventuellement, mieux la contester par après et en même tempss’imposer lui-même comme l’unique représentant de l’authentique sens de l’être.
Mais que peut-il encore rester de la pertinence d’une déploration de l’oubli de l’être quand cet être, avant même d’avoir été posé comme tel et reconnu dans son autonomie par un principe de loin supérieur qui le surplombe et le conditionne même dans sa totalité, est dépassé ? Quelle valeur pouvons-nous encore accorder donc à partir de là à l’invocation heideggerienne du retour à la pensée de l’être alors qu’il semble ignorer cette école néoplatonicienne qui place l’essentiel justement au-dessus de l’être, non pour nier ce dernier dans ses prérogatives plus ou moins légitimes à la prolifération
protéiforme qui le caractérise, mais pour mieux le relativiser en fonction d’une exigence qui se réclame en ligne directe de Parménide, le héraut même de la métaphysique de Heidegger, et davantage encore de Platon, comme un défi presque ?
Après un parcours de longue haleine à travers tous les détours de la doctrine néoplatonicienne, avec un passage en revue du rôle architectonique et transcendant de l’Un, de son privilège par rapport au multiple et à l’être, c’est Heidegger qui est pris à partie pour n’avoir pas su voir ce qui, par son absence de l’ordre des déterminations sensibles, visibles, palpables, paraît néant alors qu’il est tout, s’affirme en se retirant, se manifeste en restant impénétrable, l’un au-delà de l’être. Il est à regretter seulement
que l’oubli de l’être de Heidegger n’ait pas été mis en parallèle avec l’oubli de Dieu évoqué par Plotin dans l’Ennéade V, 1, 1, et qu’il ne soit pas davantage question tout le long du livre de l’« âme oublieuse », perdue dans la contemplation, que l’on trouve
en IV, 3, 32. Tout aussi regrettable, compte tenu du titre du livre, nous semble l’omission d’un passage (VI, 8, 11. 35-37) où Plotin affirme qu’en somme il n’advient jamais rien, qu’il n’y a donc, en réalité, pas d’événement (Ereignis) — selon la version
correcte de H.D. Saffrey (« La Théosophie de Tübingen », Recherches sur le néoplatonisme après Plotin, Vrin, 1990, p. 22-23). Cette position néoplatonicienne aurait pu être exploitée avec beaucoup de profit en vue d’une confrontation féconde entre
la position heideggerienne dominée par le souci du temps et de l’histoire et la finalité néoplatonicienne de l’accès à l’éternité et au salut de l’âme.
L’ouvrage de Narbonne comporte deux parties dont la première trace une histoire et donne un exposé détaillé du néoplatonisme et dont la seconde confronte Heidegger à ses propres assertions en illustrant les points névralgiques de sa conception de l’onto-théologie. Une abondante moisson de textes néoplatoniciens augmente
l’intérêt de l’ensemble : de longs extraits de Plotin (les Ennéades, bien sûr), mais aussi de Proclus, notamment d’une œuvre peu utilisée et néanmoins capitale pour la compréhension de l’École d’Athènes, la Théologie platonicienne.
Le livre est aussi muni d’un abondant appareil de notes placé à la fin du livre et de trois index fort utiles : des passages cités, des noms anciens et un troisième de noms modernes de la philosophie et de l’érudition. La seule lacune technique à signaler est l’absence d’une bibliographie des textes utilisés.
Rappelons que la mise en plein jour du problème de la prééminence de l’ontologie ou de l’hénologie l’une sur l’autre remonte à la parution, en Allemagne, du livre d’Albert Zimmermann, Ontologie oder Metaphysik (E.J. Brill, Leiden-Köln, 1965) qui ouvrait la discussion amorcée aux XIIIe et XIVe siècles sur l’objet véritable de la
métaphysique. Il fut suivi de près par celui de Hans Joachim Krämer, Der Ursprung der Geistmetaphysik (B.R. Grüner, Amsterdam, 1967). Nous renvoyons, pour la clarification de l’Ereignis chez Heidegger, à l’article de Philippe Verstraeten paru dans Les Études philosophiques (no 66, janvier-mars 1986, p. 113-133) : « Le sens de
l’Ereignis dans Temps et être ».
DANIEL MAZILU
Université de Montréal
Ecrit par : Serrus | lundi, 03 septembre 2007
« Je sais que tout ce qu’il y a d’essentiel et de grand a son origine dans le fait que l’être humain a une patrie et est enraciné dans une tradition. »
Martin Heidegger
Ecrit par : M.H | lundi, 03 septembre 2007
« Heidegger est pour moi le plus grand philosophe du siècle, peut-être l’un des très grands du millénaire ; mais je suis très peiné de cela, parce que je ne peux jamais oublier ce qu’il était en 1933, même s’il ne l’était que pendant une courte période. (…) Il a en tout cas un très grand sens pour tout ce qui fait paysage ; pas du paysage artistique mais du lieu où l’homme est enraciné. Ce n’est pas du tout une philosophie d’émigré. Je dirai même que ce n’est pas une philosphie d’émigrant. Pour moi être migrateur n’est pas être nomade. Il n’ya rien de plus enraciné qu’un nomade. Mais celui qui émigre est intégralement homme, la migration de l’homme ne détruit pas, ne démolit pas le sens de l’être. »
Emanuel Lévinas
Ecrit par : Nomade | lundi, 03 septembre 2007
En septembre 1966, Martin Heidegger accorda un long entretien au Spiegel. Il fut publié dix ans plus tard au lendemain de la mort du philosophe. (1) Alors qu’Heidegger évoquait les rapports entre les hommes et l’« être de la technique », ses interlocuteurs lui demandèrent :
« Spiegel : On pourrait vous opposer tout à fait naïvement ceci : qu’est-ce qu’il s’agit de maîtriser ici ? Car enfin tout fonctionne. On construit toujours davantage de centrales électriques. La production va son train ; Les hommes, dans la partie du monde ou la technique connaît un haut développement, ont leurs besoins bien pourvus. Nous vivons dans l’aisance. Qu’est-ce qu’il manque ici finalement ?
MH : Tout fonctionne, c’est bien cela l’inquiétant, que ça fonctionne, et que le fonctionnement entraîne toujours un nouveau fonctionnement, et que la technique arrache toujours davantage d’hommes à la Terre, l’en déracine ; Je ne sais pas si cela vous effraye ; moi, en tous cas, je suis effrayé de voir maintenant les photos envoyées de la lune sur la Terre. Nous n’avons plus besoin de bombe atomique ; Le déracinement de l’homme est déjà là. Nous ne vivons plus que des conditions purement techniques, ce n’est plus une Terre sur laquelle l’homme vit aujourd’hui…
Spiegel : Qui sait si c’est la destination de l’homme d’être sur cette Terre ?
MH : D’après notre expérience et notre histoire humaines, pour autant que je sois au courant, je sais que toute chose essentielle et grande a pu seulement naître du fait que l’homme avait une patrie et qu’il était enraciné dans une tradition… »
S’il fut un temps ou le savoir scientifique et le progrès étaient, au moins en occident, considérés par presque tous comme la garantie d’un monde, d’un avenir meilleurs, il faut accepter qu’ils puissent être considérés aujourd’hui comme des motifs d’inquiétude .A l’augmentation alarmante de la démographie mondiale, s’ajoutent la crainte du développement incontrôlé de la pollution de la planète, de la prolifération nucléaire, du gaspillage des ressources naturelles et la hantise de manipulations génétiques et de biotechnologies portant sur (ou touchant directement) les hommes eux-mêmes.Sans pour autant céder à l’utopie de la « décroissance », très tendance actuellement, et abondamment instrumentalisée par la mouvance communiste/ progressiste reconvertie habilement en un anti mondialisme de façade, il est difficile d’imaginer ce qui pourrait contrarier la course en avant de cette « société technicienne » qui inquiétait Heidegger. Nombreux sont ceux qui considèrent que les Hommes ne sont pas de taille et qu’un destin Faustien ou Prométhéen leur est promis…"
(1) Martin Heidegger, Réponses et questions sur l’histoire et la politique, Mercure de France, 1988, p.45,47.
Ecrit par : Quadrige | lundi, 03 septembre 2007
"Pour moi être migrateur n’est pas être nomade. Il n’y a rien de plus enraciné qu’un nomade. Mais celui qui émigre est intégralement homme, la migration de l’homme ne détruit pas, ne démolit pas le sens de l’être. »"
L'homme entier est instinct du chemin de la patrie de ses enfants.
Ecrit par : . | mardi, 04 septembre 2007
Serrus. Merci. J’entre en lecture. Lentement.
Pour que ce post ne soit pas qu’égotisme (encore qu’il témoigne pour l’écoute) je donne ce passage du Pseudo Denis l’Aéropagyte. Le rapport ? Son inspiration néo-platonicienne.
V
LA CAUSE TRANSCENDANTE DE TOUT L'INTELLIGIBLE N'EST RIEN D'INTELLIGIBLE
(…)
On ne peut la saisir par l'intelligence.
Elle n'est ni science, ni vérité,
ni royauté, ni sagesse.
Elle n'est pas un, ni unité,
ni déité,
ni bonté.
Elle n'est pas esprit comme nous pouvons le connaître,
ni filiation
ni paternité, ni rien de ce que ni nous, ni personne ne saurait connaître.
Elle n'est rien de ce qui n'est pas,
rien de ce qui est.
Les êtres ne la connaissent pas telle qu'elle est
et elle-même ne les connaît pas tels qu'ils sont.
On ne peut ni la comprendre
ni la nommer,
ni la connaître.
Elle n'est ni ténèbre, ni lumière,
ni erreur, ni vérité.
On ne peut d'elle absolument rien affirmer,
ni nier.
Mais en affirmant ou niant des réalités qui lui sont inférieures,
nous ne saurions affirmer, ni nier quoi que ce soit puisque c'est au-dessus de toute affirmation
que réside la Cause unique et parfaite de tout,
comme aussi, au-delà de toute négation,
l'excellence de Celui qui est absolument affranchi
et au-delà de tout.
PSEUDO-DENYS L'ARÉOPAGITE La théologie mystique
Traité de la Théologie Mystique (http://www.migne.fr/pseudo_denys_theologie_mystique.htm)
Ecrit par : Restif - en apprentissage permanent. | mardi, 04 septembre 2007
Céline avait-il lu Heidegger? Si non c'est encore plus interessant.
Ecrit par : Anonyme | mardi, 04 septembre 2007
"Si nous voulons aller seulement contre la pensée d'un penseur, il faut que par cette volonté nous ayons déjà rapetissé ce qu'il y a de grand en elle."
"Avec des aveugles, nul ne peut discuter des couleurs. Mais il y a pire que la cécité: c'est l'aveuglement, qui croit qu'il voit - et qu'il voit de la seule façon possible - quand c'est pourtant cette croyance où il est qui lui bouche toute vue."
M. Heidegger (Qu'appelle-t-on penser ?)
Ecrit par : Nebo | mardi, 04 septembre 2007
Voyons à présent comment les nazis eux-mêmes parlaient de Heidegger. Dans la biographie pourtant si peu favorable qu’il a consacrée au penseur, Hugo Ott a publié quelques extraits d’une violence inouïe. Ernst Krieck, proche de Rosenberg et membre de la Allgemeine SS depuis 1934, a organisé dès 1934 dans son journal nazi Volk im Werden une véritable cabale contre la pensée de Heidegger considérée comme « un ferment de décomposition et de désagrégation pour le peuple allemand ». Les ouvrages du penseur disparaîtront lentement de la vente publique au fil des années sous le IIIe Reich. Dans la revue des Jeunesses hitlériennes Wille und Macht, Heidegger était également l’objet de critiques acerbes, en particulier à propos de son ignorance quant la vraie « spécificité de Hölderlin » que la jeunesse allemande connaissait mieux que lui ! Au moment de la « levée en masse », enfin, à l’automne 1944, les nazis cherchant de la main-d’œuvre ont fait établir par les autorités universitaires des listes de professeurs selon qu’ils étaient plus ou moins nécessaires au régime. Heidegger figure dans le haut de la liste comme « le moins indispensable » ; malgré son âge et ses deux fils déjà réquisitionnés sur le front russe, il fait partie des quelques professeurs contraints d’interrompre leur enseignement.
Ecrit par : Nebo | mardi, 04 septembre 2007
The Facts !
Les véritables témoignages à propos du seul professeur de l’université de Fribourg qui ne commençait pas ses cours par le salut nazi.
Voyons quelques courts extraits, pris parmi de nombreux autres de même nature.
· Celui de Walter Biemel (Cahier de l’Herne Martin Heidegger, 1983), élève de 1942 à 1944, puis proche du penseur, qui raconte une après-midi chez Heidegger au cours de ces années « Pour la première fois, il me fut donné d’entendre de la bouche d’un professeur d’université, une violente critique contre le régime qu’il qualifiait de criminel. » Puis : « Il n’y a pas un cours, un séminaire où j’ai entendu une critique aussi claire du Nazisme qu’auprès de Heidegger. Il était d’ailleurs le seul professeur qui ne commençât pas son cours par le Heil’Hitler réglementaire. À plus forte raison, dans les conversations privées, il faisait une si dure critique des nazis que je me rendais compte à quel point il était lucide sur son erreur de 1933 » (cité par Jean-Michel Palmier, Les écrits politiques de Martin Heidegger, Paris, éditions de l’Herne, 1968).
· Celui de Sigfried Bröse qui a assisté à tous les cours de Heidegger du printemps 1934 à l’automne 1944, et qui fut lui-même destitué de ses fonctions (sous-préfet) par les Nationaux-socialistes à leur arrivée au pouvoir en 1933 : « Les cours de Heidegger étaient fréquentés non seulement par des étudiants, mais aussi par des gens exerçant depuis longtemps déjà une profession, ou même par des retraités ; chaque fois que j’ai eu l’occasion de parler avec ces gens, ce qui revenait sans cesse, c’était l’admiration pour le courage avec lequel Heidegger, du haut de sa position philosophique et dans la rigueur de sa démarche, attaquait le national-socialisme. Je sais également que les cours de Heidegger, précisément pour cette raison – sa rupture ouverte n’était pas demeurée ignorée des nazis – étaient surveillés politiquement. » (lettre du 14/01/1946 au recteur de l’université de Fribourg. Le texte entier est accessible en traduction française dans l’ouvrage de François Fédier, Heidegger : Anatomie d’un scandale, Paris, Robert Laffont, 1988.)
· Celui de Hermine Rohner, étudiante de 1940 à 1943, qui écrit à propos du penseur : « Lui ne craignait pas, fût-ce dans ses cours aux étudiants de toutes les facultés (où le nombre des auditeurs était tel qu’on ne pouvait pas compter qu’ils fussent tous “ses” élèves), de critiquer le national-socialisme d’une manière si ouverte et avec le tranchant si caractéristique qu’offre sa manière de choisir en toute concision ses termes, qu’il m’arrivait d’en être effrayée au point de rentrer la tête dans les épaules (…) En tout cas, la manière courageuse dont Heidegger s’est singularisé pendant les dernières années du IIIe Reich doit assurément compter dans la balance, car elle pèse lourd, bien plus lourd que ne peuvent se le représenter des auteurs nés après la guerre. » (Publié dans la Badische Zeitung du 13/08/1986 et dans son intégralité en français dans Heidegger : Anatomie d’un scandale.)
· Celui de Georg Picht, élève à partir de 1940, qui raconte l’histoire suivante : « Je ne fus pas surpris lorsqu’un jeune homme vint me trouver et me dit : “Ne m’interrogez pas sur mes sources d’information. Vous mettez votre personne en grand danger si on vous voit aussi souvent avec M. le Professeur Heidegger.” » (Erinnerung an Martin Heidegger, Pfullingen, Neske, 1977.)
Ecrit par : Nebo | mardi, 04 septembre 2007
Il faut lire dans mon post d'au-dessus :
"de son ignorance quant À la vraie « spécificité de Hölderlin » que la jeunesse allemande connaissait mieux que lui !"
Ecrit par : Neb' | mardi, 04 septembre 2007
Et quand j'appuyais, au sein de mon premier commentaire, sur le fait que Heidegger entretenait des rapports intellectuels avec Paul Celan, par exemple, poète juif qui n'est pas à présenter, voici ce pensait de Heidegger le docteur Erich Jaensch, psychologue national-socialiste (16 février 1934) :
« Sa manière de penser (…) est exactement la même que celle de la chicanerie talmudique, de sinistre réputation, laquelle a toujours été ressentie par l’esprit allemand (…) comme lui étant particulièrement étrangère. (…) La philosophie de Heidegger va même encore beaucoup plus loin dans le sens de la vacuité, de la confusion, de l’obscurité talmudique, que les productions du même genre d’origine authentiquement juive. (…) Ce mode de penser talmudique, propre à l’esprit juif, est aussi la raison pour laquelle Heidegger a toujours exercé et continue d’exercer la plus grande force d’attraction sur les Juifs et les demi-Juifs »
D'autres exemples ?
@)>-->--->---
Ecrit par : Nebo | mardi, 04 septembre 2007
Roger-Pol Droit a écrit dans “Le Monde des livres” du 25 mars dernier que Heidegger aurait soutenu “que ceux qui sont morts en masse ne sont pas vraiment morts”.
Bêtise humaine, jusqu'où iras-tu ?
La conférence de Brême de 1949 à laquelle il se référe ne dit rien de tel. Elle dit même tout le contraire. Heidegger y affirme (p. 56 du tome 79 de l’Édition intégrale de ses écrits), à propos de la « la détresse d’effroyables morts innombrables, en masse », qu’elles furent des "ungestorbene Tode", à savoir (l’expression, difficilement traduisible en français, étant rendue ici par une périphrase) : « des morts auxquelles n’aura pas même été accordée la possibilité de (se) mourir. » À l’arrière-plan, il y a bien sûr toute l’analyse que fait Heidegger de l’ « être vers la mort » dans les §§ 47 à 53 d’Être et temps, dont vous semblez ignorer l’existence.
Non pas, donc, “pas vraiment morts”, comme l’écrit Roger-Pol entre autres insanités en agitant allègrement le spectre du négationnisme, mais morts par deux fois en quelque sorte, du fait d’une entreprise criminelle doublement mortifère.
Ecrit par : Nebo | mardi, 04 septembre 2007
Vous êtes un avocat touchant Nebo, bien touchant, mais pourquoi chercher à absolument nier ce qui fut ? Au fond pourquoi rentrer dans le discours culpabilisant en utilisant