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mercredi, 06 septembre 2006

Rémi Lélian


 
 
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 Les Passions du Christ

 

 

 

 

 " Life is fleeting, Art is long "

Charles Baudelaire 

 

 

                                            

 Une civilisation sans art est une civilisation morte. Une civilisation qui ne saurait plus prendre le risque de la représentation, et inspirer à sa source son souffle diachronique ; la transcendance, aurait moins de valeur qu’une meute de loups ou qu’un troupeau de vaches respectivement soumis aux rudoiements de la faim et aux ordres du berger. La vie déférente des bêtes, libres de paître l’éternité durant les mêmes hectares pour périr au fil des jours entre les crocs du prédateur local vaut peut-être pour l’être humain, elle n’est sûrement pas valable pour l’Homme que Dieu a crée pareil à son image. Ainsi des grottes préhistoriques aux films hollywoodiens en passant par la Tragédie grecque, l’être humain est plus Homme lorsque poète qu’en tant qu’homo faber ; voici la règle, telle est la loi… Mais l’avis ne semble pas partagé, et au sein même de ceux qui s’élèvent contre la modernité païenne on découvre des idolâtres ; théologiens creux qui feraient bien de relire Nietzsche plutôt que d’ânonner religieusement un dogme qu’ils ont abaissé, pour le dire comme Carl Schmitt, à la plus basse discipline et de salir à forte dose de moraline  Nietzsche justement  la plus haute spiritualité. Pour ces messieurs ; lefebvristes fanatiques, apprentis pyromanes, ou encore « chrétiens » de gauche tout entier voués à cet amour athée qui fabrique plus certainement la haine que toutes les querelles dogmatiques possible, Dieu ne relève plus que du symbole : une statue de marbre qu’il convient d’honorer par tradition et seulement par habitude. Comme si le Christ s’était effondré sous le bois dense de la croix pour nous soulager de notre devoir d’Homme, comme s’il avait été élevé sous les quolibets, le pourpre royal de son sang mêlé aux crachats de la plèbe, crucifié, mis à mort puis ressuscité dans le seul but de nous rassurer, afin de faire de l’homme un agneau docile vaquant paisiblement auprès du pâtre divin. Non, le Christ n’est pas venu et ne s’est pas sacrifié pour nous dresser mais pour nous libérer… « Ce n’est pas la paix que j’apporte, c’est le glaive ! »


C’est le lot de notre époque, sa tragédie substantielle, de ne reconnaître le sacré que s’il est nommé tel ou dessiné en grosses lettres grasses sur le frontispice des temples. C’est aussi mieux pour nous si ces églises ne nous interrogent pas, et qu’elles nous laissent tranquille au gré amnésique de nos promenades dominicales. Notre-Dame est un musée voilà la seule architecture céleste que nous tolérons ici-bas. Il en va de même pour l’Art ; le poème sans le Verbe, le tableau sans la Forme, l’existence sans le feu du doute, la vie moins la Vie… Aussi il est naturel, dans ces conditions, de voir à près de quinze années d’écart le film de Scorsèse et celui de Gibson, bien que diamétralement opposés l’un à l’autre dans leurs partis pris, déclancher les mêmes foudres, subir les mêmes anathèmes, quoique lancés par deux tendances inverses ; les traditionalistes en ce qui concerne celui de Scorcèse et les libéraux pour Mel Gibson. Rien d’étonnant à cela si ce n’est le degré d’abrutissement et d’affadissement de la pensée catholique, qui semble être devenue pour certains « croyants », à l’instar de notre société, une foi bourgeoise et facile que rien ne saurait venir déranger sous peine de se voir aussitôt rejeter dans les limbes de l’hérésie ou du fétichisme idolâtre… « Quoi, on ne te l’a pas dit ? Je suis la sanctification du blasphème »…
 
Certes La dernière tentation du Christ ne nous facilite pas la tâche, les trahisons à l’égard des Evangiles sont nombreuses, le blasphème affleure plus que de raison derrière l’impeccable esthétique cinématographique et un chrétien authentique ne peut regarder le film pour la première fois sans tressaillir sur son siège ou manquer de détruire son poste de télévision ; l’œuvre est insoutenable. Mais parions que ce sont moins les libertés prises avec les Textes qui contrarient nos artificiers du dimanche que la trame de fond scénaristique qui, elle, cercle d’un pur éclair platine l’ambiguïté des Evangiles. Car au final qui a regardé ce film jusqu’au bout et sait utiliser son intelligence à bon escient, lui, que peut-il y trouver à redire ? Quelle écharde le pique si fort au plus près de sa foi pour qu’il en vienne à maudire le réalisateur américain de n’avoir jamais vu le jour ? Est-ce tant la présence de femmes lors de la Cène, la mission délatrice de Judas qui agresse sa foi, ou le rêve du Christ ? Oui, certainement le rêve, ce rêve qui ne restera qu’une chimère, mais ce rêve d’homme et d’homme uniquement, quand le Dieu tout puissant laisse glisser son cœur sur l’onde fragile des amours terrestres, et aime et désire sa vie d’homme ; amant, époux et père. Voilà la pierre de touche des cris outragés, l’angle mort des insultes puritaines. Oh… ils prendront grand soin de ne voir que le rêve, de le décrire avec force de détails et autres commentaires blessés, afin de faire oublier aux malheureux innocents qui les écouteront, avec la confiance sincère de l’ignorant, qu’il ne s’agit là que d’un rêve… et d’un rêve seulement… car lorsque le songe s’achève au beau milieu de Jérusalem se consumant d’un faisceau de feu incarnat « tout est accomplit »…

Ceux-là se sont tus devant les chairs lacérées du Christ de Gibson, tout était parfait et sa Passion ne souffrait, elle, aucune querelle d’ordre théologique... « C’est ainsi que cela s’est passé »… Effectivement quoi dire quand on s’est élevé contre un Christ en proie au doute et aux névroses humaines, et qu’il nous est maintenant livré ensanglanté, les os à l’air, l’œil fermé sous les coups de poing, digne au milieu des injures ? Dieu en somme tel qu’il plait aux doloristes modernes de le voir. En revanche d’autres très bons chrétiens ne l’entendaient pas de cette oreille ; tout ce sang répandu, cette viande humaine glaireuse étalée sous l’implacable soleil de Judée, la populace ravie de tripe et de torture, c’en était décidemment trop pour les belles âmes… Pourquoi tant de débauches d’hémoglobines quant il suffit d’imaginer le Seigneur doucement fouetté par quelques palmes, et enfin crucifié en catimini, pour ne s’intéresser en son for intérieur qu’à la seule résurrection et à ses promesses de vie éternelle ? La foi ne brûle pas, ne déchire pas, elle doit se faire caresse, consolation, la foi n’est pas la foi, ou alors cette foi là je ne la veux pas ! J’abjure ! Le sang est un mensonge, la souffrance une maladie biologique qu’il faut guérir à grands renforts de pharmacopées, tous doivent être heureux ! Le monde est un éclat de rire, semblent nous dire les ennemis de Gibson… mais pourtant à la fin, quand viendra l’heure du jugement, seuls « ceux qui pleurent seront consolés »…

Seulement voilà ni Gibson ni Scorcèse ne se sont soumis au consensus mou des décadents, et leur Christ n’est pas un Christ utile, un Dieu duquel on tire quelques leçons faciles pour soulager à moindre frais notre conscience coupable, mais le Seigneur incarné ; Dieu absolu et pleinement homme, souffrant les pierres et le doute. Pour l’un et l’autre des deux metteurs en scènes Dieu n’est pas un sens ni une morale, mais la Vérité pure ; les muscles et le squelette, l’esprit et l’âme, en un mot, en un lieu ; le Ciel. Moins leur importaient en définitive de satisfaire l’ensemble afin que chacun puisse se satisfaire de son petit Jésus personnel, et puiser au bout de deux heures de film les forces nécessaires pour continuer tranquillement sa vie de tous les jours, que de bouleverser nos certitudes aveugles pour mettre en plein lumière la souffrance totale de Dieu. Moins leur importaient de respecter nos misérables petits arrangement avec le Créateur que d’anéantir ces prétendues convictions religieuses qui en pratique, hélas, se révèlent le plus souvent des opiacés mentaux dont le but prométhéen reste, in fine, de maquiller l’infamie en destinée, quitte à faire de l’épreuve spirituelle un simple sport d’endurance.
Voilà l’authentique drame de notre post modernité, et c’est là le profond mérite des deux films, de l’avoir à leur corps défendant, mise en lumière. D’avoir fait du Christ un scandale. Le scandale permanent de la vérité qu’invoque Bernanos c’est par l’art qu’il advient aujourd’hui dans nos salles de cinéma alors que les églises se vident désespérément… Ce que nombre d’entre nous, chrétiens sincères, perdus au sein d’un monde de plus en plus brutal et maléfique, refusent, l’art cinématographique nous le renvoi comme une claque en plein visage, le Christ est Homme et Dieu et c’est le tuer encore et toujours que de le figer en dogme immobile. Un Christ qui ne nous interrogerait plus deviendrait une superstition. Un Christ dont les plaies ouvertes ne nous seraient pas insupportable ne serait plus Dieu mais Diable. De fait saluons c’est deux œuvres qui loin de vénérer le Seigneur comme on adule une idole ont fait à leur manière du Christ le Verbe dynamique présent, ici et maintenant, en chacun de nous, puissance mystérieuse et lumière authentique, souffle de vie éblouissant qui par l’art aujourd’hui, souvent malgré nous, « rend toute chose nouvelle »…
 


Soundtracks : Monteverdi, Vespro della beata Vergine.

The C.N.K., C(osa) N(ostra) K(lub).

 

Trackbacks

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Commentaires

De son vivant le christ guérissait les maladies, parfois avec un petit peu de salive et de boue, après sa mort et son départ pour la droite du Père en compagnie du voleur qui venait de subir le même supplice que lui mais qui l'avait mérité ; l'Église nous raconte qu'il envoie des maladies et des souffrances aux croyants pour les rendre digne de Dieu, au lieu de dire que c'est le diable, le serpent de la mort le responsable de tout ça, à ma connaissance il n'a pas encore été jeté dans le lac de Feu, on s'en serait aperçu ...
Donc les églises se vident inexorablement...

Chère Isabelle, mes félicitations pour votre blog ou l'intelligence s'allie à la gentillesse.

http://aguilamistica.webcindario.com/

Danielle

Ecrit par : Danielle | jeudi, 07 septembre 2006

Les églises se vident mais les mosquées se remplissent ... Verraient-ils mieux le diable que les occidentaux les musulmans ?

Ecrit par : .? ))) | jeudi, 07 septembre 2006

Si tu tues un croyant par ERREUR, miséricorde, deux solutions :

Si tu es riche libère un esclave (croyant).

Si tu es pauvre : Double ration de ramadan (tu t'empiffres et tu honores ta femme la nuit).

Et c'est écrit en toutes lettres dans le livre clair : La Lune de ramadan à l'oeil nu !

http://www.missouri.edu/~faae06/20021206/Images/Ramadan.jpg

Ecrit par : Danielle... | jeudi, 07 septembre 2006

Toujours les mêmes clichés répétés à satiété : lefebvristes= fanatiques

Ecrit par : Philippe | jeudi, 07 septembre 2006

HOLA !!! tout le monde dort aujourdh"hui !!

Ecrit par : couic | jeudi, 07 septembre 2006

Il y a un vrai problème que nous souligne absolument pas l'auteur de votre note, IDC, à propos de la "Passion du Christ" de Mel Gibson, (je préfère ne pas parler du film de Scorcèse tant il est ridicule est absurde, ce qui d'ailleurs fait soupçonner quelques graves lacunes théologiques chez M. Lélian emporté par un enthousiasme esthétisque naïf), à savoir que le scénario se concentre sur les dernières heures de la vie de Jésus, depuis l’agonie à Gethsémani jusqu’à la descente de croix, certes mais les sources viennent en partie des évangiles, en partie du récit d’Anne-Catherine Emmerich, et en partie de l’imagination du réalisateur.


Que Marie de Magdala soit confondue avec la femme adultère n’est pas grave et l’idée de privilégier la mère de Jésus est belle. La présence du personnage de Satan, de l’officier romain Abenader ou de la femme de Pilate font partie des libertés artistiques. La volonté de faire parler les acteurs en araméen ou en latin est curieuse (un souci de “ faire vrai ” ?) mais on s’y fait.


Ceci dit, et c'est sans doute cela le plus grave, le film porte un coup fatal à la simplicité des évangiles et à leur douleur.

C'est pourquoi on peut formuler deux graves réserves :


De tous les évangiles, Matthieu est celui qui porte, de façon exacerbée, une question lancinante : comment se fait-il qu'Israël ait refusé de reconnaître son Messie ? Le film n'a pas ce scrupule : alors qu'il permet au personnage de Pilate d’exprimer ses raisons, il le refuse à Caïphe et au Sanhédrin. C'est ma première réserve.

Les évangiles, de manière différente suivant qu’il s’agisse de Matthieu, Marc, Luc et Jean, donnent, au fil du récit, des clés pour comprendre l’accusation de blasphème portée contre Jésus par les grands prêtres. Le film commence, lui, d’emblée par la haine des accusateurs sans que nous en sachions les motivations. On retrouve là, peut-être de manière involontaire, un vieux fond d’antisémitisme chrétien : « ils ont tué Jésus sans raison, ce sont des salauds ». Hélas, dans l’histoire de l’Église, certains ont étendu ce jugement à l’ensemble des Juifs.

Deuxième réserve : la représentation de la violence.

Alors que les évangiles sont d’une grande simplicité dans la description des souffrances subies par Jésus, la scène de la flagellation est longue, les bourreaux (romains) n’arrêtent pas de cogner, le corps de Jésus est une plaie sanguinolente. Le chemin de croix puis la crucifixion en rajoutent dans les coups et les tortures. Bien sûr, un tel supplice a eu lieu. Faut-il pour autant le montrer de cette façon-là ? Voir, tout voir, montrer tout montrer, n'est-ce pas une perversion du regard (autrement dit : du voyeurisme) ?

Ecrit par : Eléazar | vendredi, 08 septembre 2006

Bel article avec des fulgurances pleines d'intelligence.

Bien à vous...

Ecrit par : Nebo | samedi, 09 septembre 2006

Alors Tzara, rien à dire sur Gibson ?!

Ecrit par : . | mardi, 12 septembre 2006

Effectivement belles fulgurances pleines d'intelligence mais où veut en venir l'auteur.

Ecrit par : . | lundi, 02 octobre 2006

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