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mardi, 30 mai 2006
David Gattegno
Dans un pareil contexte, nous pouvons à peine évoquer l'"art sacré". Nous pouvons à peine le faire pour la raison première que cette forme d’art ne souffre pas la discussion, ignore l’argumentation et se dispense de justification. Cet art s’applique, comme il se doit et voilà tout.
Nous ne pouvons pas parler de l’art sacré pour toutes sortes de raisons secondaires, au premier rang desquelles s’impose le fait qu’une œuvre authentiquement sacrée, pour peu seulement qu’elle soit observée depuis la planète Modernité, se retrouve, fatalement, profanée par le regard, exactement comme le caractère harem (“sacré”) de la femme risque la profanation selon les yeux d’homme qui se pose sur sa beauté.
Nulle chose ne saurait perdre son caractère sacré par rapport à elle-même, mais exclusivement pour celui qui a établi le contact avec elle. Voilà pourquoi il y a des regards interdits; de tels interdits ne sont pas faits pour priver l’un du spectacle de l’autre, mais pour préserver celui-ci de la souillure de celui-là. Ainsi, par exemple, dans la Chine ancienne, les œuvres picturales restaient-elles serrées dans des meubles bien clos; on ne les en tirait que pour l’honneur réciproque entre un visiteur de marque et l’ouvrage, honneur auquel présidait le propriétaire de l’œuvre, lui-même honoré par la relation poétique qui s’établissait alors, relation scellée par la calligraphie d’un court poème sur l’œuvre elle-même; en outre, ce poème correspondait, en quelque sorte, au nom singulier qui fut celui du visiteur à l’instant de son contact avec l’image.
Cela signifie qu’il ne saurait y avoir d’art sacré opératif que dans une certaine mesure, mesure comptée non seulement sur l’œuvre mais, conjointement, sur le “public” qui l’accueille, lui aussi, indispensablement, sacré.
Voilà pourquoi, ici et maintenant, les rares personnes capables d’art sacré commencent par n’en pas dire une miette de mot. Or, comme nous avons entrepris, pour notre part, de faire tourner le moulin à paroles sur le sujet, fût-ce pour dire qu’il n’y avait rien à en dire, nous nous disqualifions, ipso facto, à cet égard.
Mais, tais-toi donc…
Pas du tout. Parce que, voilà:
Comparativement à nos contemporains, ceux-ci comptés depuis les quelques siècles qui nous séparent des fondations de l’ère imbécile, servile et prosaïque dans laquelle nous vivons, comparativement à nombre de nos contemporains, disons-nous, nous savons bien mieux et bien plus consciemment, avec en tête bien des arguments, quelle est notre impéritie. Cela fait une grande différence et, de plus, ce constitue une espèce de compartiment étanche permettant de se préserver des contaminations de la fatuité universellement partagée par l’altruisme citoyen — celui-ci a renversé la célèbre formule d’Arthur Rimbaud en posant, plus ou moins, que “l’autre est je”. D’où cette proposition, d’essence ultra libidineuse, d’ailleurs, selon laquelle il est préconisé de faire à votre voisin ce que vous voudriez que celui-ci vous fît.
C’est alors que l’ego dégorge et que les miasmes de sa condition repue envahissent les univers parallèles dont l’ensemble cimente socialement la culture moderne.
Dans ces conditions, comment aborder la satané question: “à quoi bon l’art?”
La meilleure des réponses serait, peut-être bien: “bon l’art rien”. Ce qui reviendrait à répliquer d’après la vertu reconnue supérieure, et fermement, à la nature du sacré. Cela impliquerait alors que l’on tînt pour tout de bon à rien n’importe quelle chose relevant seulement du profane et considérerait donc que les derniers ressortissants du monde l’eussent emporté sur les antécédents… Grâce à Dieu, nous le savons, les portes de l’Enfer ne prévaudront pas; en conséquence de quoi, nulle profanation, jamais, ne saura substituer définitivement la trivialité au sacré, nul morganatisme ne diluera le sang d’originelle bleutée, aucun artifice putride ne gangrènera la pure beauté de l’art.
Ce n’est certes pas sous prétexte que l’abject Darwin fut un primate d’ascendance déclarée, que tout ce qui pense est un singe dûment encarté.
Pour bien dire, disons que tout art qui se pense sature au niveau de sa pensée, à peu près dans la comparaison avec le constat du Robespierre prénommé Maximilien disant que qui ne croit pas à l’immortalité de son âme se rend justice. Ce qui est une véritable malfaisance de propos, méchante, et une salope vilenie de révolutionnaire; mais — plus grand scandale encore! — cela ressemble peut-être bien à une nouvelle réalité, momentanément fabriquée, tel l’homonculus faustien, dans les éprouvettes de la féminité de progrès.
Du reste, la question vient aux lèvres, quelquefois: savoir, si le réservoir des âmes immortelles est inépuisable, inépuisable au point que l’hallucinante quantité de poux humains crapahutant sur une planète engorgée pût compter autant d’immortalités qu’il y a d’unités arithmétiques de ces insectes, insectes dont le désespéré Raskolnikoff admettait qu’il en fût écrasé…
Comme quoi Raskolnikoff n’est pas si loin de Robespierre — à la différence près de leurs auteurs: Révolution récolte dans le sang tandis que Dostoïewski cultive dans ce que l’on appelle le “génie” — si ce que l’on appelle est bien vrai… Cela saura se vérifier selon que, entre ensanglanter le monde et bouleverser la pensée de son cœur, il y a exactement tout la différence qui sépare le “bon à rien” du justifié.
Cependant, eu égard au délicieux Joseph von Eichendorff — qui, en cette Allemagne du génie contre-révolutionnaire, en savait bien plus que l’on ne saurait croire aujourd’hui —, n’assimilons pas la stérilité citoyenne à la vie déroutante choisie par quelques individus, si ténus qu’ils restent à peine perceptibles. Persuadés de n’être, décidément, pas grand-chose, ceux-là rejoignent le Grand Tout par trois fois rien, c’est-à-dire par l’humble chas de l’aiguille fermé au grandiloquent chameau.
Ce ne sont pas des bons à rien que ces artistes-citoyens pétris dans l’avant-garde; tels les poissons de la marée, s’ils sont consommés un autre jour, ils donnent envie de dégueuler et puis la chiasse…
Ce ne sont pas des bons à rien, bien loin de là, puisqu’ils sont bons, exactement, à n’importe quoi. Il suffit de leur trouver un emploi pour qu’ils le remplissent incontinent. Ça barbouille, ça logorrhe et ça plaque des accords, mais tout d’abord, ça s’est offert au monde, au lieu de tâcher de se consacrer à Dieu.
Or, par quelque bout que l’on se prenne, aujourd’hui et sous nos latitudes, on ne peut qu’être “au monde” — ne fût-on pas du monde, pour tâcher de répondre à la prescription évangélique…
Il y eut un temps où, dans le monde, était laissé une latitude, quasi politique, d’intériorité, possibilité représentée expressément par les différents royaumes, empires ou khalifats. L’Unité métaphysique était cosmologiquement préservée par l’image circulaire du Ciel effectivement reproduite dans chaque carré de Terre bien ordonné. Maintenant, le “monde” se confond avec la planète, laquelle est ronde! Et, depuis le malin Galilée, par-dessus le marché, voilà qu’elle tourne!
Métaphysiquement, il n’y a aucune ineptie plus dense que celle consistant à s’arrêter à une trivialité aussi astronomique. En effet, dès lors que la Terre n’est plus carrée, elle risque incessamment de se prendre pour le Ciel, et ce, d’autant plus qu’elle est ronde. Cela signifie qu’elle peut chercher à usurper la fonction céleste ou, pire encore, se persuader que ses routes balisées valent largement ce que vaut la Voie du Ciel.
L’art sacré est carré à son tour, en qualité d’expression terrestre de la chose céleste; ou bien, s’il est oraculaire, en tant que voie labyrinthique entre la Terre et le Ciel, il affectera des contours octogonaux, c’est-à-dire qu’il creusera le lit sinueux des entrelacs du principe de contradiction et des carrefours périlleux… Certes, mais il conserve, indéfectiblement, une assise carrée, adaptée au carré de son pied, en sorte que, solidement relié à la Terre par l’artère du cœur, le cercle de sa tête pût tournoyer au Ciel sans entraîner de chute.
03:50 Publié dans De l'art | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Art





















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Commentaires
En admettant qu’il soit possible de s’affranchir d’un discours sur l’art, ce dont je doute, il me paraît indispensable de faire la distinction entre art religieux et art sacré.
Ecrit par : metalogos | mercredi, 31 mai 2006
Le sieur Gattegno s'en remets toujours aux Principes ... pour une broutille il vous expliquera, de tonitruante, et neanmoins élégante, manière pourquoi il convient, même à ce propos de penser juste, de cogiter droitement ...
Maintenant, il faut bien sur comprendre à quoi l'on se réfère en cette instance ... à une Brûlante et Mordante Primordialité !!
Ecrit par : Tudry | lundi, 05 juin 2006
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