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samedi, 22 avril 2006
Autour du carré noir de Malévitch
Les deux ouvrages précédents ne sont en vente que sur le net via l’éditeur en ligne Manuscrit.com http://www.chapitre.com/frame_rec.asp?sessionid=614159472...
système alternatif qui n’équivaut certainement pas un éditeur traditionnel.
Son dernier roman achevé Carré noir - pour lequel il cherche donc en priorité un éditeur - revendique, à l’instar du précédent, une influence essentiellement baroque. Il y est question en particulier d’un écrivain en manque d’inspiration (…) qui va entrer en contact avec un étrange groupe, la loge du carré noir… Ses membres suivent une forme d’enseignement inspiré du suprématisme, le mouvement philosophico - pictural fondé par le peintre Ukrainien Kazimir Malévitch (1878-1935).
Le suprématisme vise à créer une peinture absolument non objective. C’est à dire une peinture qui ne cherche pas à représenter les objets de la nature, de la réalité… Malévitch s’intéresse plus au rapport qui s’instaure entre les signes et cette réalité. Il vise le « zéro des formes » ou encore l’origine même de l’existence et de l’Etre. Démarche illustrée entre autre par son fameux quadrangle noir représentant un carré noir sur un fond blanc.
L’élève dissident de Malévitch (là commence la fiction) à l’origine de la fameuse loge s’inspira à son tour du suprématisme pour faire reculer encore d’avantage les limites de l’abstraction dans l’art en fondant le trans-nihilisme, une nouvelle approche qui pousse ses partisans à expérimenter des techniques de stimulation de la créativité quelque peu extrêmes comme le héros et narrateur du roman l’apprendra à ses dépens.
La quête poursuivie par Malévich et ses continuateurs étant universelle, elle conduira l’écrivain déstabilisé sur les chemins d’autres chercheurs d’exception attirés eux aussi par cette fameuse source. Le savant Nikola Tesla et son concept « d’énergie au niveau zéro » qui rêve d’alimenter la planète entière depuis une source d’électricité inépuisable ou encore le psychanalyste iconoclaste Wilhelm Reich qui en étudiant les mécanismes de l’orgasme découvre l’orgone et tous ces inventeurs plus ou moins pittoresques et allumés qui tentent de poursuivrent les travaux restés inachevés des pionniers précédemment cités.
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Une terre « céleste », ou un mystère plus profond encore…
Utiliser un élément très concret (plus que les mots en particulier), comme la peinture pour parvenir à se hisser jusqu’au sommet de l’abstraction, voilà une démarche des plus séduisantes. Comme on ne peut quand même pas ne rien représenter du tout, l’artiste qui opte pour cette démarche va, sans doute, s’attacher au détail, à l’épuré, au « presque rien », à l’infiniment petit et discret… Mais, au même titre que la physique quantique dévoile une vision du monde où les règles les plus élémentaires de la mécanique classique concernant le temps et l’espace sont bouleversées, ce simple changement d’échelle, au niveau sensible et même éthique (orienter son regard sur ce qui « normalement » n’évoque que l’indifférence voir le mépris. Ce qui a priori n’est que résidu, forme du minimum de détermination, tache ou souillure, chaos…), ce changement de regard donc, ouvre sur une autre perception du monde (celui des choses), sur un « ailleurs extrême » dont la densité d’Etre est traversée toute entière par l’infini dans tous les sens du terme
Malévitch a aussi, parfois, attiré l’attention sur un autre point important. Se détacher du monde familier des choses c’est également accepter de confronter son regard au vide à l’absence et peut-être à la mort.
« La composition est fondée sur la conjonction d’éléments, de la sensation de vide, de solitude et de désespoir dans la vie »
écrit Malévitch au dos d’une de ses toiles intitulée Pressentiment complexe…
Cela nous rappelle le rôle que Heidegger attribue à l’angoisse. Sentiment qui, à la différence de la peur, n’a pas d’objet. L’angoisse est une peur du Rien, du néant, néant d’ « étants » et, par conséquent, elle constitue un sentiment privilégié pour se qui relève d’une certain compréhension de l’Etre constitutive de l’étant humain (le fameux Dasein). L’artiste se doit de convertir son regard, de l’épurer en faisant le deuil d’un certain nombre de préjugés fondateurs de la société. Ces préjugés, ces filtres, sont d’ordre esthétique mais aussi, bien souvent, d’ordre moral.
Pour les bonnes mœurs, il vaut mieux ne pas s’attarder non seulement sur ce qui est dérisoire, insignifiant, inutile, sans valeur marchande, mais aussi sur ce qui, directement ou indirectement, pourrait choquer, déranger, évoquer trop péniblement la souillure, la dégénérescence, le monstrueux et la mort.
Il est essentiel que l’artiste adopte une attitude amorale, au-delà du bien et du mal (pour finir peut-être d’ailleurs par trouver un autre lieu de partage plus authentique du bien et du mal). Cette attitude est d’ailleurs de plus en plus souvent incomprise par un public avide de « télé-réalité » pour qui le champ spécifique de l’expression artistique se réduit à une simple reproduction de ce qu’il juge être la seule réalité…
Nous l’avons dit, à la pensée de la représentation, l’artiste cherche à substituer une pensée créatrice. Créatrice de ses propres objets qui, du coup, n’en sont plus mais deviennent, privés de leurs déterminations de simples choses, de véritables mondes. Car si ce qui est déterminé et limité n’est jamais qu’une partie du monde existant (celui des « étants », des choses) seul l’infini qui éclôt de la désintégration de l’objet peut générer une œuvre véritable, c’est à dire un monde, dont l’essence est d’être interprétable à l’infini.
Une œuvre d’art suggère toujours, il me semble, un sentiment « d’ailleurs extrême » et, en même temps, il n’est jamais question d’une fuite de la réalité dans quelque arrière monde nébuleux, dans une rêverie où la lucidité se dissoudrait. Bien au contraire, plus l’artiste excelle à dépeindre avec précision le monde qu’il crée, plus s’éveille en lui une forme d’aurore nouvelle des sens, une « hyper- conscience ».
Il y a un bon et un mauvais ailleurs en quelque sorte. Un bon ou un mauvais « trip » dirait peut-être le « junkie »… Ce que le philosophe Gilles Deleuze appelle la « déterritorialisation ». Il n’y a plus référence à un autre plan hiérarchiquement plus élevé qui donnerait sens (Les « Idées » platoniciennes) mais exploration au-delà des frontières habituellement posées par la pensée rationnelle (les catégories de la raison), par synthèses disjonctives d’éléments apparemment impossibles à réunir car l’art est, essentiellement, un pensée du paradoxe. Non seulement au-delà du bien et du mal, mais de toutes les formes de dualités (le cas du surréalisme est riche d’enseignements à ce sujet…).
Il met en jeu une forme de pensée à la lisière entre conscient et inconscient, une pensée qui ne relève pas de la simple émotion esthétique mais qui raisonne suivant des règles différentes de la raison ordinaire, du langage discursif propre à la conscience de veille non initiée à ce mystère. (Voir l’excellent ouvrage de Ehrenzweig, L’ordre caché de l’art).
Ecoutons encore une fois à ce propos Kazimir Malévich :
« Nous avons atteint au rejet de la raison, mais nous avons rejeté la raison en nous appuyant sur le fait qu’une autre raison a grandi en nous – par comparaison avec celle que nous avons rejetée, nous pouvons l’appeler au-delà de la raison – qui, elle aussi, est régie par une loi, une construction, un sens et ce n’est qu’en la comprenant que nous atteindrons une œuvre fondée sur la loi de cet « au-delà de la raison.»
L’idée de cheminement, de mouvement qui trace une ligne de fuite vers un horizon toujours ouvert. Vitesse absolue (mouvement en soi et non relativement à un repère fixe) de la pensée créatrice au lieu d’un itinéraire conduisant forcément d’un point de départ à un point d’arrivée. L’espace de l’art ne fonctionne pas selon ces normes téléologiques héritées de la philosophie grecque, ou du moins les transforme, à sa manière, car la volonté de recherche persiste. Un peu comme le tireur à l’arc zen dont l’objectif n’est pas forcément d’atteindre la cible, mais l’est aussi malgré tout…
On pourrait dire de l’artiste qu’il vise un absolu perpétuellement décentré. Une origine qui est enracinée dans une terre elle-même mouvante (le rhizome deleuzien ?), une terre céleste (et toute terre à y regarder de plus loin est forcément céleste…), qui dérive dans la nuit noire de l’inconscient ou peut-être d’un mystère plus profond encore. Sûrement…
Illustration
Kazimir Sévérinovitch Malévitch
Pressentiment complexe ( 1928-32)
Huile sur toile 99 x 79 cm
State Russian Museum, St. Petersburg
22:55 Publié dans De la peinture | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : peinture, art, critique























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Commentaires
Très belle description de la quête et de la vision du Maître.
Beaucoup apprécié
Sa recherche de l'absolue simplicité, du tout premier sens, épuré, musical ou mathématique, touche encore les élèves de collège et les intrigue...
C'est pourquoi il est bon de savoir en parler. Il peut encore ouvrir des portes, des cerveaux, des cages mentales et virtuelles...
Ecrit par : Dominique CORTI-BA | mercredi, 09 janvier 2008
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